Les Américains sont venus, ils n’ont rien vu, et on peut affirmer sans crainte de se tromper qu’ils sont loin d’avoir vaincu, à ce jour du moins. Pour dénouer l’incroyable imbroglio qu’ils ont créé, avec l’aide de Moqtada Sadr et de l’équipe intérimaire d’Iyad Allaoui, il a fallu s’adresser à un vieil homme de 73 ans, malade, que l’on disait hier encore totalement dépassé par les événements et plus intéressé par l’étude des textes sacrés que par le décryptage de la langue souvent absconse des partenaires malgré eux de la « res » irakienne. Le grand ayatollah Ali Sistani est arrivé dans la journée d’hier à Najaf, accompagné dans sa marche par des dizaines de milliers de fidèles qui l’ont escorté tout au long de son parcours entre le Koweït, Bassora et la ville sainte. Le premier geste sensé dans l’interminable tragédie inaugurée par l’invasion américaine aura émané du gouverneur de la province, Adnan Zourfi, qui a annoncé un couvre-feu de vingt-quatre heures et l’aménagement d’une voie protégée entre les bureaux des négociateurs. Une initiative qui n’a certainement pas été soufflée par le proconsul yankee. Pendant que les représentants des deux camps entamaient un difficile dialogue, les dernières voies menant au mausolée de l’imam Ali tombaient aux mains des Marines et l’aviation US continuait inlassablement à lâcher des bombes d’un quart de tonne à une trentaine de mètres du lieu le plus vénéré du chiisme. « Qui desiderat pacem, praeparet bellum », disait déjà Végèce...
De fait, jamais, depuis le début du soulèvement populaire conduit par le jeune cheikh, les soubresauts de la guerre n’auront été aussi violents. Même si Bagdad a lancé dans la bataille le 36e bataillon de la Garde nationale, seule unité d’élite disponible d’une armée toute neuve, ce sont les Américains qui ont accompli pratiquement tout le travail, à la russe le plus souvent : intense pilonnage de préparation par l’artillerie et bombardements aériens avant l’assaut final. Ce qui explique sans doute le lourd bilan du carnage de la seule journée d’hier, marquée par des tirs de mortier contre la mosquée de Koufa et le mitraillage des manifestants de Najaf : 74 tués et 376 blessés. À ce jour, c’est donc par milliers que se comptent les victimes d’une terrible tragédie qui dure depuis bientôt six mois. Tout cela pour aboutir à l’acte II sur lequel s’est levé hier le rideau : la reconnaissance par le gouvernement intérimaire, et indirectement par le successeur de Paul Bremer, du chef de l’Armée du mehdi comme interlocuteur désormais incontournable dans les deux étapes à venir : la désignation d’une Assemblée nationale qui dotera le pays d’une Constitution permanente puis la formation d’un gouvernement en janvier 2006. C’est bien pourquoi les combats des trois dernières semaines et les débats de la récente conférence nationale qui a tenu ses assises dans la capitale demeurent, dans l’esprit de leurs initiateurs, intimement liés. C’est bien pourquoi aussi la figure emblématique de la communauté avait préféré l’option de l’exil londonien, officiellement justifié par des nécessités d’ordre médical. Tout le monde s’accorde à reconnaître que le grand ayatollah n’a jamais tenu en haute estime son bouillant cadet, ce qui rend plus difficile encore la nécessité aujourd’hui de parlementer avec lui pour sauver de la destruction la capitale de dizaines de millions de croyants.
En attendant, l’embrasement a gagné un autre front, celui du pétrole. Au Sud, huit oléoducs viennent de subir d’importants dégâts à la suite d’un sabotage ; bien évidemment, les exportations à partir du secteur de Bassora – qui venaient de reprendre au rythme de 83 000 baril par heure – s’en trouvent affectées, alors que les cours mondiaux du brut continuent de flamber et que le pays était en droit d’en espérer un accroissement de ses rentrées.
Sur ce fond d’incertitude, c’est du côté de Washington qu’il faut chercher les dommages collatéraux du duel dont la fin se fait toujours attendre. Au moment où la campagne pour la présidentielle s’engage dans la ligne droite, apparaissent les premiers signes d’un désaccord profond dans les rangs hier encore unis des néoconservateurs. Prétexte invoqué : la campagne d’Irak, objet des foudres de Francis Fukuyama, mais que défend Norman Podhoretz, maître à penser de Wolfowitz, Perle et William Kristol. Décidément, la quatrième guerre mondiale prédite par ces faux prophètes prend une tournure plutôt inattendue, et alors qu’ils s’y attendaient le moins.
Dans la région du Proche-Orient, gageons qu’ils sont quelques-uns à se réjouir des conséquences à venir de ce divorce, eux qui se sentaient hier encore menacés.
Christian MERVILLE
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Les Américains sont venus, ils n’ont rien vu, et on peut affirmer sans crainte de se tromper qu’ils sont loin d’avoir vaincu, à ce jour du moins. Pour dénouer l’incroyable imbroglio qu’ils ont créé, avec l’aide de Moqtada Sadr et de l’équipe intérimaire d’Iyad Allaoui, il a fallu s’adresser à un vieil homme de 73 ans, malade, que l’on disait hier encore totalement dépassé par les événements et plus intéressé par l’étude des textes sacrés que par le décryptage de la langue souvent absconse des partenaires malgré eux de la « res » irakienne. Le grand ayatollah Ali Sistani est arrivé dans la journée d’hier à Najaf, accompagné dans sa marche par des dizaines de milliers de fidèles qui l’ont escorté tout au long de son parcours entre le Koweït, Bassora et la ville sainte. Le premier geste...