Secoué depuis plusieurs années par de graves alertes, notre ami – mon ami – Camille Geagea ne pouvait être surpris par la mort. Lui que toute injustice mettait en colère, l’a regardée venir avec sérénité et sang-froid, l’a accueillie avec un calme dont s’étonneront ceux-la seuls qui le connaissaient mal. Il est mort ce mardi matin à l’âge de 86 ans. Je l’ai accompagné ces derniers jours. Souriant et somnolant, il se réveillait de temps en temps pour dire des gentillesses à son entourage et demander des nouvelles de ses amis malades. Dieu avait donné à cet homme un cœur trop grand pour un humain.
Les étapes d’une carrière ne rendent jamais compte de la riche complexité d’une vie humaine. Le connaissant depuis quarante ans, je n’ai vu en lui que volonté et engagement, choix délibéré, au service non pas d’une ambition personnelle, cela va de soi, mais d’une décision mûrie : servir, lutter pour sa profession, se battre pour ceux que piétinent des sociétés impitoyables et une justice parfois injuste.
La carrière de Camille nous paraît courte parce que digne et utile. C’est comme cela dans une République comme la nôtre. De mon ami le procureur, je ne retiens, après son départ, au fond de moi-même, comme un écho d’infini, que son amitié et son humilité. D’autres plus avertis parleront de sa probité, de son honnêteté, de son équité, de son courage, de sa consciencieuse justice. Ma chance à moi, c’est d’avoir vécu pendant des décennies les joies de son amitié.
Personne comme lui n’a su me montrer qu’il y a de merveilleuses joies dans l’amitié, me faire comprendre sans peine que ces joies sont contagieuses, que la joie qu’on donne nous est vite rendue. Ainsi, le procureur libérait chaque jour des trésors de joie. Il faisait commerce de bonheur, le seul commerce qu’un procureur doit faire. De ses pouvoirs et de ses fonctions il n’a jamais tiré que du bonheur et de la joie pour les autres. Jamais rien pour lui-même. Cette honnêteté et cette humilité qu’il portait à bout de bras jusqu'à son dernier souffle.
Notre malheureuse République devrait remplir son Palais de justice avec des procureurs comme Camille Geagea, pour nous enseigner son « art de vivre » avec cette règle bien à lui : « servir et faire plaisir », toutes les fois que cela est possible sans mensonge ni bassesse. À lui, cela était possible.
Camille a été homme avant d’être procureur, et dans sa conduite, il a toujours suivi ce principe de morale : « N’être jamais suffisant que par volonté délibérée et seulement à l’égard des hommes plus puissants que soi. » Humble, il disait le vrai sans forcer le ton. Humain, il supposait modération plutôt que lâcheté et amitié plutôt que prudence. Il a loué les gens, petits et grands, pour tout le mal qu’ils n’ont point fait.
C’est ainsi que mon ami le procureur concevait son rôle, sa politesse : une gymnastique contre les passions et les injustices. Dans notre monde actuel, et dans celui ou il a vécu sa profession, on voit et on verra encore bien de dos courbés et des cous pliés, mais rarement un homme poli.
À Nouhad et à toute sa famille, ses amis éplorés présentent leurs condoléances émues.
Professeur Fouad N. Boustany
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