Le président Émile Lahoud veut bien renouveler son bail, si les députés le demandent. Pour parachever la concrétisation du programme de pouvoir annoncé dans son discours d’investiture, il y a six ans. Naturellement, cette proclamation suscite un flot d’interrogations, qui sont autant de spéculations sur la présidentielle :
– Pourquoi le président Lahoud renonce-t-il à sa fameuse formule de ne jamais rien solliciter pour lui-même ? Pourquoi demande-t-il la reconduction ? Aurait-il reçu un signal de Damas, en prélude à l’envoi d’un mot d’ordre aux députés ? Michel Murr, qui en a fait état dans une conférence de presse, a-t-il effectivement capté lui-même un tel souhait lors de l’audience que le président Assad lui avait accordée ?
– Pourquoi le président s’est-il manifesté après la claire position du cardinal Sfeir contre l’amendement de la Constitution ? Est-ce en fonction du manifeste que les évêques maronites doivent publier sous peu ? Ou du communiqué que l’on attend du côté de Kornet Chehwane ? A-t-il voulu susciter des réactions déterminées ?
– Le retrait de la clause anti-amendement dans le communiqué commun Kabbani-Kabalan constituait-il un prélude à l’annonce présidentielle ? Qui, de ce fait même, ne peut plus être prise comme un défi lancé aux instances religieuses chrétiennes ou mahométanes ?
– La Syrie veut-elle riposter à travers le président Lahoud aux sommations américaines et françaises concernant l’élection d’un nouveau président. Cherche-t-elle à exercer une pression sur les USA pour qu’ils acceptent de négocier sérieusement avec elle ?
On se perd donc en conjectures sur la portée de la démarche du président Lahoud. La balle est maintenant dans le camp de toutes les autres parties, internationales ou locales, civiles ou religieuses. Mais l’on songe en premier lieu à ces nombreux députés qui se sont dressés contre le projet d’amendement de la Constitution. Auront-ils le courage de maintenir le cap, quelles que soient les pressions ou les intimidations ? Ne va-t-on pas vers une réédition du précédent Hraoui ? À l’époque aussi, il y avait au départ une majorité contre la prorogation et à l’arrivée une majorité pour. Il faut savoir si la situation n’a pas changé. Et s’il reste ici des hommes qui refusent l’avilissement de la soumission.
Retour aux spéculations sur la présidentielle et la proclamation Lahoud. Certains soutiennent que le chef de l’État sait mieux que quiconque qu’un pays divisé est ingouvernable. À leur avis, il s’efforcerait d’animer une réconciliation générale ; en vue d’une véritable entente nationale. Et il commencerait lui-même par tourner la page des querelles, au nom de l’intérêt bien compris du pays. Il n’y aurait donc pas de règlement de comptes, mais au contraire une main tendue à tous. Avec l’aide de la Syrie, qui faciliterait l’organisation d’un dialogue général, en s’ouvrant elle-même sur toutes les parties locales, pour en devenir équidistante. Ces unanimistes soulignent que dans l’histoire de ce pays, chaque fois qu’une partie s’est comportée en vainqueur, elle a échoué. Car le sentiment de discrimination qui étreint la partie vaincue est en définitive une arme redoutable. Sans compter que ce pays, accablé de mille épreuves, menacé d’innombrables dangers, ne peut pas se payer le luxe de divisions intérieures marquées. Mais c’est ce même argument qui est utilisé pour contester la reconduction. En effet, l’amendement de l’article 49 provoque de nets clivages politiques et populaires. Le patriarche Sfeir le condamne sans ambages. Les muftis pensent de même et le retrait de leur communiqué conjoint n’y change rien. Sauf peut-être dans le sens contraire à celui que souhaitent les auteurs des pressions.
En tout cas, comme le président Lahoud l’indique, en principe c’est aux députés de se prononcer. Il lie donc sa position à la leur. Sauront-ils, voudront-ils, pourront-ils rester conséquents avec leur rejet de l’amendement ?
Émile KHOURY
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats