Déjà sur les routes de montagne, ce tourbillon joyeux sous les peupliers préfigure les tempêtes à venir. Un souffle, une brise, à peine un soupir de l’été qui finit, mais c’est bien le vent qui affole tout ce qui peut s’envoler. Et comme poussés vers une sortie qu’ils sont seuls à voir, les oiseaux, les papillons et les feuilles, les poussières et les graines des fruits trop tôt mûris forment une nuée fébrile qu’une soudaine urgence emporte en flottant par-delà l’horizon. Bientôt la lune encore neuve s’épanouira derrière la colline. Ce sera d’abord un halo dans la nuit. Comme une aurore boréale, les feux d’une fête au loin, enveloppés de brumes. Quelques minutes encore, et puis une luciole, presque rien, un petit point lumineux, la lanterne d’un vagabond qui passe. Et la voilà qui monte, la voilà qui grandit. La voilà qui s’arrondit, aéronef glorieux porté par un miracle. On se prosternerait.
La nature n’a pas besoin des humains. Elle se déroule tranquille sous nos pas, sous nos yeux qui la voient à peine. Les astres se lèvent et puis se couchent. De leur course infinie, nous ne retenons que fragments. Quelques pages que l’on coche, quelques croix sur un calendrier, bien loin des flamboiements inouïs qui se jouent sans guichet, pour la seule perfection du monde. Leurs signes traduits en calculs barbares nous indiquent que c’est bientôt la rentrée des classes. Encore un petit voyage, une petite plage, une dernière évasion, et nous croirons achever l’été avant qu’il ne s’achève. Encore notre peau à dorer, et l’or du sable sur nos pieds, et nos pieds timidement livrés à la caresse des vagues, à l’endroit exact où s’arrête la terre, où commence l’eau. Le long de ce fil turbulent, une frontière mobile, fleurie de sel et d’écume, éclaboussée d’embruns, nous sépare de la rentrée, ce gros épouvantail. Nous sépare de l’automne si loin si proche, et déjà en nous, arrière-saison, arrière-pensée. Mais que nous importe le fond de l’air. Comme les oiseaux, il nous pousse vers la sortie et nous résistons, lourds et dépourvus d’ailes que nous sommes.
Une sagesse nous indique de «changer nos désirs plutôt que l’ordre du monde». L’ordre du monde, qui englobe en lui la pulsion de toute vie, contient aussi nos besoins. Mais nos désirs vont au-delà de ce qui existe. Ils sont les fruits de nos rêves et de nos fascinations. Ils sont les enfants de nos songes, les arcs des flèches dont nous suivons la trajectoire sans jamais les voir tomber. Que la lune se lève. Oh, pas pour nous. Pour elle-même, la lune. Certains passeront, n’y verront rien. D’autres verront, peut-être en auront des larmes. D’autres enfin diront: «Un jour, j’irai la décrocher.» Désir. Le monde ne bronchera pas. Mais ça peut occuper toute une vie.
Fifi ABOUDIB
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