Tout est bien qui finit bien ? Voire... Il serait sage d’accueillir avec la plus grande circonspection la nouvelle de l’accord auquel sont parvenus hier Moqtada Sadr et le comité des huit délégués auprès de lui par la conférence nationale irakienne. Une telle prudence s’impose ne serait-ce qu’en raison de la discordance constatée depuis quarante-huit heures dans les violons des diverses parties au conflit. Des instruments totalement désaccordés, comme il a été loisible de le constater au fil des heures écoulées. On a eu droit ainsi à un ministre de la Défense farouchement déterminé à en découdre et tenant à l’adresse de l’adversaire le discours que l’on attendait de lui. « Nous allons, indiquait ainsi à la presse l’irascible Hazem Chaalane, leur infliger une leçon qu’ils n’oublieront jamais. » Il n’aurait pas été inutile peut-être de faire valoir à ce propos que si tout devait se dérouler conformément à un tel scénario, les victimes à venir devraient périr au cours des combats et seraient donc dans l’impossibilité physique de se souvenir de quoi que ce soit. Enfin, passons. Dans la foulée, Bagdad formulait une double exigence : l’Armée du mehdi est appelée à être dissoute et son chef conduit devant le Premier ministre, qui décidera de son sort. Autre temps, même ton, aurait-on pu dire alors en se remémorant certains discours guerriers d’une époque que l’on croyait révolue. Mais au sein de ce qui tient lieu de pouvoir aujourd’hui au pays de l’entre-deux fleuves, on n’en est pas à un désaccord près. De fait, du côté des négociateurs, le ton paraissait nettement moins tranchant. Plus conciliant même puisque l’un des membres de la délégation faisait valoir que celle-ci était censée mener « non pas une négociation mais une mission amicale ». Réussi, à en juger par les déclarations rassurantes qui se sont multipliées depuis. On peut, certes, feindre de croire à la bonne foi des uns et des autres et imaginer qu’effectivement, les partisans du trublion de Najaf vont obtempérer et remettre leurs armes (à qui ?) puis sagement se dissoudre dans les rangs de la population. Il resterait alors des problèmes majeurs que l’équipe intérimaire dirigée par Iyad Allaoui est bien mal préparée à affronter. Comment dans la pratique désarmer ces hommes, aujourd’hui barricadés dans les bâtiments du mausolée de l’imam Ali, et de quelle manière s’opérerait leur réintégration dans la société ? Sachant qu’ils viendront alors grossir les rangs des innombrables chômeurs et des inassimilables baassistes d’hier. L’autre interrogation porte sur la personne même du chef de la révolte, ce moine guerrier qui prétend parler au nom des millions de mal nantis de l’Irak post-Saddam. Certes, ils sont nombreux à ne pas apprécier ses gesticulations, mais combien d’autres ne voient-ils pas en lui le principal adversaire d’un gouvernement de plus en plus difficilement toléré en raison de ses attaches jugées trop compromettantes avec l’occupant américain ? En supposant réglé le problème des sanctuaires, il restera Sadr City, cette gigantesque excroissance de deux millions d’âmes, fichée au cœur de Bagdad et totalement dévouée à celui que depuis longtemps elle s’est donnée pour guide.
Il est difficile d’un autre côté de croire à une aussi soudaine repentance – laquelle après tout pourrait avoir été motivée par la menace, bien réelle celle-là, d’une vaste opération militaire appuyée par l’aviation américaine – et ne pas envisager plutôt la possibilité d’une simple manœuvre destinée à gagner un temps précieux, en attendant que l’usure du pouvoir ait parachevé son action. Tout comme on pourrait penser qu’il y a là un « oui, mais... » donné par le chef de l’insurrection non pas au pouvoir mais – distinguo dont il importe de tenir compte – à une large assemblée de 1 100 membres, au sein de laquelle figurent deux membres de son clan, dont sa propre tante.
En définitive, tout s’est passé comme si demain, chacun pourrait se prévaloir d’une victoire indispensable pour l’aider à sauver la face. Ce qui, en terre d’Orient, ne saurait être tenu pour négligeable. On ne pourrait en dire autant de l’Amérique, dont les dirigeants se retrouvent avec deux crises sur les bras : l’une les opposant aux chiites d’Irak, tous unis un moment derrière un jeune chef religieux de 32 ans, au mince bagage intellectuel mais à l’indiscutable aura et dont le discours a réveillé dans leur âme le goût du martyre ; l’autre aux chiites d’Iran prêts à refaire l’unité sacrée autour de leurs gouvernants religieux menacés par le Grand Satan pour ses ambitions nucléaires. Sans compter ce Hezbollah libanais qui inquiète tant Tel-Aviv – et donc Washington.
Et tant pis si d’aucuns continuent de penser que les Yankees, à l’image de l’ancien président Gerald Ford, sont incapables de faire deux choses en même temps.
Christian MERVILLE
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