Respect de la Constitution lors de la prochaine élection présidentielle, départ des troupes syriennes conformément à l’accord de Taëf : c’est un revigorant aperçu des vues américaines qu’a énoncé l’ambassadeur Vincent Battle au moment de quitter il y a quelques jours notre pays pour rejoindre de nouvelles fonctions à Washington.
Ce qui frappe cependant davantage que cette réaffirmation, somme toute normale et même routinière, des thèses US périodiquement formulées ces derniers temps par la Maison-Blanche et le département d’État, c’est le regret, confié à notre confrère an-Nahar dans son édition de lundi, de n’avoir pas réussi à convaincre les Libanais de la sincérité et de l’honnêteté des États-Unis : de n’avoir pas ébranlé leur conviction que toutes ces belles envolées ne sont que basse manœuvre, l’Oncle Sam demeurant indécrottablement prêt, en réalité, à sacrifier le Liban sur l’autel de ses intérêts régionaux. Israéliens bien sûr, mais également syriens.
Tant qu’à parler de sincérité américaine, on s’inclinera en tout cas devant celle de ce vétéran au palmarès bien rempli, admettant courageusement qu’il a manqué un des principaux objectifs assignés à tout diplomate : celui consistant à faire valoir à l’étranger son gouvernement et son pays. À « vendre » profitablement le produit. Ce constat d’échec partiel est d’autant plus remarquable qu’il émane d’un Américain qui, mieux que tout autre, connaît, comprend et aime le Liban où il était en poste déjà dans les années 80. Il n’est pas de région, de village dans notre pays que l’ambassadeur Battle n’ait visités, rencontrant les notables ou savourant un rafraîchissement chez l’habitant. Mansour Harb (c’est ainsi qu’il se plaît à décliner en arabe ses prénom et nom) est même si épris du Liban qu’il compte s’y fixer dès l’an prochain, une fois qu’il aura pris sa retraite. Choisit-on dès lors, on vous le demande, un pays condamné pour y couler tranquillement ses vieux jours, y acquiert-on comme c’est déjà fait un appartement en ville ?
Pour rassurante que puisse paraître cette élection de domicile, elle ne suffit guère à lever tous les soupçons. Mauvais salesman, Vincent Battle ? Bien sûr que non, c’est le produit qui ne laisse pas d’effrayer. La place manque en effet dans ces colonnes pour énumérer toutes les situations – notamment la « ligne rouge » de 1976, la débandade de la Force multinationale et les implications régionales de l’accord de Taëf – où l’Amérique, par froid pragmatisme ou sous la pression des événements, s’est parfaitement accomodée de la présence syrienne au Liban puis de la tutelle exercée sur ce pays. Liban-carotte ou Liban-bâton, nous n’aurons longtemps été qu’un instrument de séduction ou alors de menaçante persuasion. C’était le temps de la guerre froide, vous répondra-t-on, et tout a changé aujourd’hui : l’Urss n’est plus là, cruellement atteinte dans sa chair, l’Amérique livre une guerre planétaire au terrorisme, elle entend sévir contre les États continuant d’entretenir des liaisons interdites, et il est temps que la démocratie règne au Proche et au Moyen-Orient.
Oui, mais il y a le cas George W. Bush, qui n’est pas pour arranger une crédibilité américaine si gravement sujette à caution. Et qui ne fait en réalité que compliquer les choses. Car s’il est vrai que l’Administration actuelle a été plus loin que toutes les autres dans sa rhétorique de désyrianisation du Liban, s’il est vrai aussi qu’elle a déjà amorcé un programme de sanctions contre Damas, sa désastreuse équipée irakienne pose un double problème, cela sans parler de son parti pris absolument sans précédent pour le Likoud israélien. Ou bien en effet cette Administration bat tous les records de duplicité, ayant sciemment bâti son invasion, seul le dieu-pétrole sait pourquoi, sur de fausses preuves incriminant Bagdad, puis s’étant ingéniée à y installer un sanglant chaos. Ou bien alors tout cela n’est que le fruit d’une effarante ignorance des réalités de l’Irak et de la région et de la paranoïa d’un président américain qui se prend réellement pour l’envoyé de la Providence.
Dans un cas comme dans l’autre, et à moins que le monde ne découvre une troisième version de George W. Bush, cette Administration est celle de tous les dangers. Et à l’heure des échéances – qu’elles soient présidentielles, financières, sociales ou autres – c’est un vague à l’âme encore plus fondé et plus obsédant que celui de Battle qui habite tous les Mansour du cru.
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