Les congressistes de Bagdad volant au secours des Américains menacés d’enlisement : tel est l’étrange tableau qui s’offrait hier aux yeux, dans cet Irak de toutes les contradictions – la moindre de celles-ci n’étant pas l’offre de médiation de Jean-Paul II pour « encourager les parties à se parler » et sauver ainsi Najaf. Certes, c’est sans trop d’illusion que la conférence nationale a envisagé la possibilité de tenter d’amener Moqtada Sadr à composer ; et c’est avec beaucoup de précaution que le cardinal Angelo Sodano a fait état de la disposition du pape à intervenir si une demande en ce sens lui était présentée. Il demeure qu’ainsi, un semblant de démocratie est sauf et que du côté du Vatican, une belle leçon d’ouverture à l’Autre a été donnée à un président américain qui s’obstine à vouloir enrôler Dieu dans son camp, approfondissant ainsi un peu plus le fossé interreligeux. Serait-il possible malgré tout d’entrevoir les prémices d’une solution à la crise née d’une incroyable série de maladresses et d’inutiles défis ? Il est trop tôt pour le dire, mais des jalons ont été posés, dont il faudra tenir compte désormais pour peu que soient réelles les intentions de sortir de l’impasse dans laquelle, bien inconsidérément, toutes les parties se sont engagées. Pour l’heure, chacun en est à prendre ses marques en attendant la négociation. Ou encore cette « offensive majeure » dont on parle tant depuis le week-end dernier.
Pour Washington, les choses se compliquent à mesure que passe le temps et que prend forme une nouvelle coalition composée de chefs de tribu et de larges franges de la population, toutes tendances confessionnelles confondues, volant au secours de la ville sainte du chiisme. Qu’il s’agisse, comme l’affirment ses partisans, d’une manifestation de soutien au jeune chef rebelle ou bien, ainsi que veut le faire croire le pouvoir en place, d’une tentative de faire pression sur lui, il reste qu’une amorce de dialogue a été engagée dont il conviendrait désormais de tenir compte pour peu que l’on veuille éviter les rappels de conjonctures passées.
C’est qu’il est grand temps de se poser des questions. Notamment sur l’impression que donne aujourd’hui l’Amérique de s’être engagée trop vite, trop loin, au mauvais moment dans une région hautement minée. Mais aussi sur cette absence de stratégie, source d’un enlisement qui menace, tel un dangereux exercice d’équilibrisme, de déboucher à tout moment sur un capotage aux conséquences imprévisibles. Et de se dire : n’aurait-on pas déjà connu pareille crise il y a un tiers de siècle dans la péninsule indochinoise ?... De là à parler de vietnamisation, il n’y a qu’un pas que certains ont voulu franchir. Un peu vite, un peu inconsidérément.
Il faut se méfier des parallèles : à trop vouloir comparer des situations, qui, après tout, ne sauraient avoir que peu de choses en commun, on en vient à avoir une perception qui aboutit à tout déformer, jusqu’aux possibilités de solutions. S’il arrive à l’histoire, cette bougresse capable et souvent coupable de tous les abus, de bégayer, c’est pour mieux asséner ses redoutables sentences. Il reste donc que Najaf n’est pas Khe Sanh, le régime d’Iyad Allawi n’a rien à voir avec celui de Ngô Dinh Diêm, et même si des voix discordantes s’élèvent épisodiquement pour défendre (ou dénoncer) l’engagement américain, l’éclatement du pays n’est pas pour demain, n’en déplaise à ceux qui voudraient croire le contraire.
À cet égard, on relèvera que l’unité de l’Irak figure au nombre des points les plus importants que le président Ghazi al-Yaouar – qui est accompagné dans sa visite à Ankara de son ministre (kurde) des Affaires étrangères, Hoshyar Zebari – a commencé d’examiner dès hier avec ses interlocuteurs. Si la Turquie demeure préoccupée par les ambitions séparatistes de l’ancien Parti des travailleurs du Kurdistan, rebaptisé Kongra-Gel, de l’autre côté de la frontière, on feint de ne pas éprouver pareilles inquiétudes, aussi bien Massoud Barzani que Jalal Talbani continuant de faire montre sur la question, pour l’instant du moins, d’une discrétion exemplaire. Ce qui n’a pas empêché le chef de l’État turc Ahmet Necdet Sezer de réclamer d’entrée de jeu l’expulsion des « rebelles » réfugiés dans le Nord irakien et une meilleure protection des champs de Kirkouk.
La rébellion chiite, l’insurrection dans le fameux « triangle sunnite », la nervosité de la Turquie, les attentats contre les installations pétrolières, cela fait beaucoup trop de problèmes à la fois dans un pays encore mal guéri de ses années de dictature. Et quoi qu’on en dise, mal préparé pour le retour à la démocratie.
Christian MERVILLE
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Les congressistes de Bagdad volant au secours des Américains menacés d’enlisement : tel est l’étrange tableau qui s’offrait hier aux yeux, dans cet Irak de toutes les contradictions – la moindre de celles-ci n’étant pas l’offre de médiation de Jean-Paul II pour « encourager les parties à se parler » et sauver ainsi Najaf. Certes, c’est sans trop d’illusion que la conférence nationale a envisagé la possibilité de tenter d’amener Moqtada Sadr à composer ; et c’est avec beaucoup de précaution que le cardinal Angelo Sodano a fait état de la disposition du pape à intervenir si une demande en ce sens lui était présentée. Il demeure qu’ainsi, un semblant de démocratie est sauf et que du côté du Vatican, une belle leçon d’ouverture à l’Autre a été donnée à un président américain qui...