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Actualités - Opinion

IMPRESSION Témoins

Comme on voudrait parfois que les doigts trouvent tout seuls les mots à travers le casse-tête du clavier. Comme on voudrait ne pas avoir à se les arracher par lambeaux de matière vive, ne pas avoir à s’en méfier dès qu’ils apparaissent, comme si chacun était un brûlot, un traître qui n’en dirait pas assez ou qui en dirait trop, ou qui ne dirait pas ce qu’il faut. Qu’un mot se forme, il est pareil à un tigre dont on vient de piétiner la queue. Les journalistes sont les gardiens d’une ménagerie féroce qui gronde entre les lettres. Dès la fin de la guerre, la fête des martyrs de l’indépendance s’est confondue au Liban avec celle des martyrs de la presse. Depuis la nuit de l’étymologie, un martyr est un témoin. Ce n’était donc que justice. Les opposants de l’occupation ottomane ont été pendus sur la place. Héros. Pour l’exemple. Les forcenés de la vérité, on les a enlevés et torturés, comme Selim el-Laouzi dont on a décharné à l’acide le bras et les doigts et la main qui écrit. On les a butés derrière leurs bureaux, comme Kamel Mroué, ou sur les routes, comme Édouard Saab et Riad Taha. On a vidé leur sang, desséché leur plume. Pour l’exemple ? Non. Juste pour le silence. Qu’ils ferment les yeux, qu’ils se taisent enfin. Qu’ils gardent par-devers leurs tombes ce regard différent, cet « autrement » qu’ils opposent au camp du « c’est comme ça ». Qu’ils arrêtent d’observer, d’analyser, d’expliquer, de provoquer l’éveil des résignés, de menacer les intérêts des forces du moment, d’appeler au respect des droits bafoués, de dénoncer les abus. Longtemps après, quand les passions forcément se calment, quand les noirs complots et les sombres manipulations ont fini de changer les mœurs et les ordres établis, restent ces mots à jamais libérés et qui à jamais clament la vérité dont on meurt. Martyrs de la presse, on l’est tous les jours, tant que l’on témoigne à la force des images et des mots, martyrs de la passion de révéler et de dire quand dire peut sauver, et quand dire tue encore. Que l’on meurt, ce n’est en somme que de langage et de paroles déliées. Mais on n’en meurt plus forcément. Désormais, grâce aux nouvelles technologies, l’information tire plus vite que les forces de l’ombre. On ne peut plus rien cacher, ni les tortures, ni les humiliations, ni les sévices sexuels infligés aux prisonniers irakiens par les champions universels de la probité candide, ni les élections douteuses, ni les tyrannies camouflées en États de droit. Mais que les choses vues et les choses dites soient accueillies dans l’indifférence, qu’elles ne soient pas suivies d’effets, et c’est une forme pernicieuse de la mort qui guette la presse désormais. Que jamais ne vienne le jour où, à défaut de tuer l’auteur des mots, on n’en vienne à creuser les mots eux-mêmes et laisser bourdonner leur écho dans le vide. Alors passeront impunies les caravanes barbares. Elles emporteront dans leur fracas le verbe du commencement, et ce sera la fin de la civilisation. Fifi ABOUDIB
Comme on voudrait parfois que les doigts trouvent tout seuls les mots à travers le casse-tête du clavier. Comme on voudrait ne pas avoir à se les arracher par lambeaux de matière vive, ne pas avoir à s’en méfier dès qu’ils apparaissent, comme si chacun était un brûlot, un traître qui n’en dirait pas assez ou qui en dirait trop, ou qui ne dirait pas ce qu’il faut. Qu’un mot se forme, il est pareil à un tigre dont on vient de piétiner la queue. Les journalistes sont les gardiens d’une ménagerie féroce qui gronde entre les lettres.
Dès la fin de la guerre, la fête des martyrs de l’indépendance s’est confondue au Liban avec celle des martyrs de la presse. Depuis la nuit de l’étymologie, un martyr est un témoin. Ce n’était donc que justice. Les opposants de l’occupation ottomane ont été pendus sur...