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Actualités - Opinion

Le bon, la brute et le Texan

Trop peu, trop tard : il est douteux que les excuses que se sont résignés à présenter jeudi George W. Bush, puis Donald Rumsfeld hier, parviennent à réparer le tort considérable qu’aura causé à l’Administration américaine l’affaire des tortures inhumaines pratiquées depuis de longs mois et à une grande échelle contre des détenus en Irak. Que ces regrets le président les ait formulés en présence (et à l’adresse) d’un Arabe, son hôte le roi Abdallah de Jordanie à qui il a même concédé des promesses écrites censées contrebalancer l’intempestive carte blanche donnée à Ariel Sharon, n’y change pas grand-chose. Car ce n’est pas expressément au peuple d’Irak, ce n’est même pas à ses protégés du Conseil de gouvernement irakien que Bush faisait part de son dégoût et de ses regrets. Ce message embarrassé, il l’adressait surtout à une Amérique inquiète déjà de la tournure des événements en Irak, et traumatisée soudain par la révélation d’une horreur rappelant les épisodes les plus sombres de la guerre du Vietnam. Authentiquement ou hypocritement puritaine ? Peu importe : l’Amérique est ainsi faite que les atteintes à la morale politique peuvent s’avérer plus létales pour les gouvernants que les erreurs politiques. Richard Nixon a été démis de ses fonctions pour avoir envoyé ses « plombiers » installer des écoutes chez ses rivaux électoraux, mais surtout pour avoir obstinément menti aux enquêteurs. Bill Clinton a menti aussi sur ses frasques sexuelles et c’est un peu par miracle qu’il a échappé à une retraite prématurée. George W. Bush n’en est pas là bien sûr. Il reste que bien plus que ses fausses allégations sur les armes de destruction massive, plus que les accusations de carence face aux préparatifs d’attentats de septembre 2001, plus que la gestion politico-militaire de l’après-guerre en Irak, c’est l’affaire de la prison d’Abou-Ghraïb qui pourrait coûter sa réélection au tombeur de Saddam Hussein. La prison de Bush, le piège dans lequel il se trouve pris aujourd’hui, c’est assez ironiquement... le Pentagone : ce même Pentagone où nichent tous ces faucons, civils ou militaires, qui ont poussé à la roue de la guerre et par où, aujourd’hui, arrive le scandale. Dans l’intimité de son bureau ovale, le président a dûment passé un savon à Rumsfeld qui avait omis de l’informer des cruelles pratiques des interrogateurs US, objet pourtant d’une enquête et dont l’homme le plus puissant du monde ne semble avoir pris connaissance que comme le commun des mortels, en lisant les journaux ou en regardant la télévision ! Mais en public, Bush n’a pu que renouveler sa confiance dans le secrétaire à la Défense, et pour cause : virer Rummie le dur, l’indomptable à l’arrogance légendaire, l’architecte de deux guerres américaines lancées coup sur coup comme le réclament à cor et à cri la grande presse US et un nombre croissant de parlementaires, ne serait-ce pas désavouer l’entière conduite des opérations ? Et s’il se débarrassait de ce boulet qu’est devenu Rumsfeld, le président ne s’exposerait-il pas au même désaveu qui émanerait cette fois des électeurs ? Comparaissant avec ses galonnés hier au Congrès devant les commissions des forces armées, le secrétaire aux abois s’est refusé à partir pour des raisons politiciennes. Mais sous le feu roulant des questions, il n’a pas exclu un tel départ, s’il devait servir à montrer « combien cette affaire est prise au sérieux » : c’est précisément sur cette voie que l’Administration va s’employer sans doute à le pousser, discrètement mais fermement, dans les prochains jours. Un gouvernement sans Rumsfeld sera-t-il plus crédible, plus respecté des Américains comme du monde ? Oui si l’intérêt bien compris du peuple américain doit prévaloir sur les démentes visions des néoconservateurs, oui si les États-Unis entreprennent sérieusement de réparer les colossales erreurs qu’ils ont multipliées en Irak comme dans tout le Proche-Orient, et singulièrement en Palestine. Cette voix de la raison dans le bruyant concert des cris de guerre aurait pu être celle du secrétaire d’État Colin Powell, qui a longtemps incarné le visage amène et rassurant d’une Amérique livrée pieds et poings liés à de dangereux doctrinaires. Mais voilà, il ne donne pas trop de la voix, ce M. Powell qui n’était pas d’accord avec l’insulte faite à l’Onu et à l’Europe. Qui ne partageait pas l’euphorie guerrière et post-guerrière de ses adversaires du Pentagone. Qui n’exprimait toutefois ses réserves qu’au moyen de confidences anonymes à la presse ou à des auteurs de best-sellers. Et qui pour finir, et un peu à la manière des ministres opposants de chez nous, est resté tout ce temps-là imperturbablement vissé à son fauteuil. Et puis il a des états d’âme Monsieur Powell, qui, selon ses intimes, ne se remet pas du ridicule dont il s’est couvert au Conseil de sécurité en exhibant les fausses « preuves » dont on l’avait muni pour accabler l’Irak, et qui aujourd’hui est mentalement et physiquement fatigué. Un chef canonnier en perdition, un chef diplomate en quasi-prostration, à l’ombre d’un chef des chefs désemparé : l’inquiétant spectacle d’une superpuissance pataugeant dans la gadoue et qui, contrainte de boiter, le fait maintenant de deux pieds. Issa GORAIEB
Trop peu, trop tard : il est douteux que les excuses que se sont résignés à présenter jeudi George W. Bush, puis Donald Rumsfeld hier, parviennent à réparer le tort considérable qu’aura causé à l’Administration américaine l’affaire des tortures inhumaines pratiquées depuis de longs mois et à une grande échelle contre des détenus en Irak.
Que ces regrets le président les ait formulés en présence (et à l’adresse) d’un Arabe, son hôte le roi Abdallah de Jordanie à qui il a même concédé des promesses écrites censées contrebalancer l’intempestive carte blanche donnée à Ariel Sharon, n’y change pas grand-chose. Car ce n’est pas expressément au peuple d’Irak, ce n’est même pas à ses protégés du Conseil de gouvernement irakien que Bush faisait part de son dégoût et de ses regrets. Ce message...