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Actualités - Opinion

L’ÉDITORIAL de Issa GORAIEB Insomnies de palais

À quelque chose malheur peut être bon. Et l’honnêteté commande de reconnaître que si l’Administration Bush a violé toutes les règles pour lancer son expédition contre l’Irak ; si cette faillite morale s’est doublée d’une stupéfiante méconnaissance des réalités politiques et socioculturelles de la région ; si, en somme, le sanglant chaos irakien peut difficilement servir de prospectus publicitaire pour les promoteurs américains du « Grand Moyen-Orient démocratique », quelque chose est néanmoins en train de bouger dans l’univers figé, sclérosé, momifié – et pourtant parcouru de bouillonnements souterrains – des sociétés arabes. Et ce changement, il serait bien stupide de le répudier sous prétexte qu’il est le fruit d’une action militaire répondant de toute évidence à d’égoïstes motivations géostratégiques. Du Golfe à l’Océan et à des degrés de sincérité divers, les réformes sont à l’ordre du jour comme le préconisait déjà le dernier sommet arabe de Tunis. L’urgence n’est pas la même pour tous : plus d’un gouvernement a senti le vent du boulet qui est allé abattre le régime de Saddam Hussein ; d’autres, pourtant considérés comme alliés et amis, continuent d’être l’objet d’intenses pressions US, de même qu’ils sont soudain confrontés à des mouvements de revendication interne. Et à quelque catégorie qu’ils appartiennent, ces régimes doivent trancher le même et insoluble dilemme : jouer l’inertie équivaudrait peut-être à tenter le diable ; et libéraliser, ce serait peut-être scier eux-mêmes la branche sur laquelle ils sont assis. Remarquable à cet égard est le cas du royaume saoudite, pays où œuvrent de nombreux expatriés libanais, et d’où nous parviennent régulièrement, en alternance, bonnes et mauvaises nouvelles. Dans le même temps qu’il se décide à pourchasser les hommes d’el-Qaëda, le prince héritier (et souverain de facto) l’émir Abdallah Ibn Abdel-Aziz est favorable comme on sait à une prudente ouverture, et il a déjà promis un allègement de la draconienne censure sur la presse, de même qu’une révision des programmes scolaires. Mais Abdallah doit se battre non moins farouchement sur deux autres fronts : face au puissant et ultraconservateur clergé wahhabite dont la maison des Al-Saoud tire depuis 1932 sa légitimité, et qui est soupçonné aujourd’hui d’agissantes sympathies pour Ben Laden ; et face à ses propres frères, demi-frères, cousins, alliés et leur prolifique descendance, qui se partagent les leviers de commande et qui sont farouchement attachés à leurs très onéreux privilèges. La bonne nouvelle en l’occurrence, c’est que pour la toute première fois dans l’histoire du royaume des élections municipales auront lieu à la fin de cette année. Élections, vraiment ? Oui et non, puisque ne seront désignés par le verdict des urnes que la moitié des membres des conseils municipaux, les autres continuant d’être nommés par l’autorité royale. Les Saoudiennes pourront-elles voter ? La loi promulguée lundi, faut-il le regretter ou s’en réjouir, baigne dans le flou, elle n’aborde ni de près ni de loin le statut électoral des femmes : si bien que leur participation à cette ébauche de consultation populaire est finalement laissée à la discrétion de la société, de la famille, du seigneur et maître, l’époux. Ce même lundi cependant, c’est un épisode carrément attristant du laborieux processus de libéralisation que donnait à voir l’Arabie, avec l’ouverture d’un surréaliste procès. Il s’agit de celui de trois activistes détenus depuis près de cinq mois pour avoir fait circuler une pétition demandant un certain nombre de réformes, dont la tenue d’élections législatives, l’instauration d’un État de droit, d’une justice indépendante et du respect de la liberté d’expression et de réunion : l’objectif en étant l’instauration non point de quelque démocratie républicaine comme pourraient le faire croire ces poursuites, mais d’une monarchie qui d’absolue deviendrait constitutionnelle, comme il sied en ce début du XXIe siècle. Les réformateurs, libéraux, islamistes progressistes, nationalistes et chiites, croyaient avoir mis toutes les chances de leur côté en proposant, selon le rapport annuel de l’organisation International Crisis Group, une alternative non violente, compatible avec l’islam, émanant de l’intérieur et respectueuse du rôle unificateur des Al-Saoud. Ils devront répondre d’atteintes à l’unité nationale et de contacts avec l’étranger, ce dernier terme désignant tout bêtement les chaînes de télévision satellitaires et les agences de presse internationales. Reste le plus important : le changement arrive. Même si par la force des choses – et des régimes en place – il est tenu de prendre tout son temps.

À quelque chose malheur peut être bon. Et l’honnêteté commande de reconnaître que si l’Administration Bush a violé toutes les règles pour lancer son expédition contre l’Irak ; si cette faillite morale s’est doublée d’une stupéfiante méconnaissance des réalités politiques et socioculturelles de la région ; si, en somme, le sanglant chaos irakien peut difficilement servir de prospectus publicitaire pour les promoteurs américains du « Grand Moyen-Orient démocratique », quelque chose est néanmoins en train de bouger dans l’univers figé, sclérosé, momifié – et pourtant parcouru de bouillonnements souterrains – des sociétés arabes. Et ce changement, il serait bien stupide de le répudier sous prétexte qu’il est le fruit d’une action militaire répondant de toute évidence à d’égoïstes...