On se demande souvent pourquoi les Orientaux sont aussi rétifs aux disciplines psychologiques qu’ils le sont à la démocratie. La réponse est pourtant simple : ni les sciences humaines ni la démocratie n’ont vraiment pris la peine de comprendre ce qu’était un Oriental ni sur le plan individuel ni sur le plan collectif. Il est temps que les intellectuels orientaux s’attellent à la tâche de le comprendre sans le dénaturer.
Les Orientaux, qu’ils soient du monde islamique ou du monde orthodoxe ou africain, ont toujours exprimé leur originalité sur un mode religieux. Même lorsqu’ils ont été philosophes, ils ont innové en créant le néoplatonisme, qui est une philosophie fortement empreinte de mysticisme.
De nos jours pourtant, lorsque l’Oriental pense, il utilise la pensée occidentale qui n’a aucun rapport avec sa profonde religiosité. Si bien qu’il y a une vaste déchirure à l’intérieur de lui-même entre sa pensée et sa religiosité. Il croit là où il ne pense pas, et il pense là où il ne croit pas. Le plan des émotions et celui de la pensée n’ont aucune influence l’un sur l’autre. Tant et si bien que sa vie communautaire et religieuse devient essentiellement traditionnelle; non pas tant parce qu’elle le serait par nature, mais plutôt parce qu’il ne parvient pas à la modifier.
Sa pensée va lui dicter des comportements ou des décisions qui sont aux antipodes de ses règles communautaires et familiales. Il va donc, pour suivre sa pensée, transgresser des règles que dans le fond de lui-même il souhaiterait respecter.
L’Oriental, écartelé entre un domaine où il vit mais ne pense pas et un autre où il pense sans parvenir à cerner sa vie, se sent totalement dépossédé de son destin. Il finit par accuser l’autre, l’Occidental, de lui avoir subtilisé les rênes de sa destinée. Ce qui n’est pas faux. Le problème, c’est qu’il ne peut les lui rendre, à moins que l’Orient ne les reconquière par lui-même.
L’univers du vécu, de l’émotion dans lequel l’Oriental est enfermé sans pouvoir en dire quelque chose, c’est ce que la psychanalyse appelle l’inconscient. L’Oriental connaît les règles communautaires qu’il doit respecter, mais il a beaucoup de difficulté à en parler. C’est cette pudeur à dire sa vie qui circonscrit l’inconscient de l’Oriental. Sa vie doit demeurer dans l’acte, dans l’émotion, ne jamais entrer dans le travail réflexif qu’implique la parole.
C’est la parole en tant que récit de vie, la parole qui s’adresse à un être intelligent et bienveillant, celle qui s’adresse au savoir ou à la science, qui est interdite.
Tout simplement parce que l’intellectuel, celui qui est supposé savoir, a démissionné de son rôle, celui de repenser la collectivité à laquelle il appartient. Malheureusement, l’intellectuel oriental a tellement été fasciné par les sirènes de l’Occident qu’il en a oublié ses responsabilités. L’Oriental peut s’adresser à Dieu, à l’État bureaucratique, au cousin ou à l’ami, mais pas au savoir.
C’est à l’intellectuel que revient la tâche de réveiller sa collectivité et de donner la parole à chacun de ses membres. À charge pour la collectivité, inversement, de reconnaître en cet intellectuel celui qui va lui ouvrir la voie, lui servir d’alternative à la religiosité et à la bureaucratie. Les deux ensemble, dans un tango prudent et régulier, ont les moyens de reprendre en main les rênes de leur destin.
Karim Richard JBEILI
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