Ils parlent un langage que l’on n’entend presque plus. Et c’est presque une musique, ce français suranné, fait de mots dont chacun mesure la portée et la résonance. Ce parler d’un autre âge, dont la politesse n’est pas affectation, mais l’expression d’un profond respect de l’autre, accompagne une conversation qui répugne à la futilité, des gestes ordonnés, une émotivité maîtrisée. Cette rigueur naturelle est le résultat d’une longue discipline qui, de nos jours, cède le pas à la déliquescence.
Quel hasard m’a déposée sur le chemin de ces hommes et de ces femmes, disciples ou héritiers de la pensée de l’un des plus grands esprits de ce pays, et dont ils ont à cœur de porter le flambeau. Patiemment, religieusement, ils relisent l’œuvre, corrigent les traductions, veillent à la qualité des rééditions. Combien de jeunes Libanais connaissent aujourd’hui l’œuvre de Michel Chiha ? À l’heure du grand débat sur l’amendement de cette Constitution dont chacun se sert comme d’une couverture en tâchant bien de la tirer à soi, combien savent que, jeune homme de 28 ans, Chiha s’est battu, en 1926, pour que celle-ci pose les fondements d’un Liban moderne, soucieux des droits de ses citoyens ? Ce pays se révélait déjà tel qu’en lui-même : une association de minorités confessionnelles. Alors que dans le voisinage se multipliaient les nationalisations, il mettait en garde contre les abus des pouvoirs, et prônait pour ce pays exigu, qui importait tout et ne produisait pas grand-chose, une économie libérale et cosmopolite. Témoin de la création de l’État d’Israël, il observait avec angoisse la rupture artificiellement créée entre les communautés de ce voisin. « Dans quelques mois écrivait-il en 1947, la vie en commun sera devenue impossible en Palestine, à jamais. »
Inlassablement, quotidiennement, Chiha observait son siècle et pensait le monde de son temps. Dérobant des instants de solitude à ses diverses occupations, il écrivait. Il écrivait des chroniques, des conférences pour le « Cénacle libanais », ce lieu d’échange où les sages des minorités confessionnelles partageaient leurs idées et qui, annonçant l’échec du dialogue, n’a mis fin à ses activités qu’à la veille de la guerre, en 1974. Profondément imprégné de culture classique et chrétienne, cet économiste, qui fut député de Beyrouth, tenait tous les dimanches une chronique intitulée « Propos dominicaux ». Il y appelait constamment à l’élévation de l’âme, au détachement, à la méditation, aux vertus de la solitude. Poète, il proposait une « poétique de l’économie », une « élévation du politique » et l’acceptation des vicissitudes comme une discipline de l’esprit et une chance pour l’intelligence. Souvent, au hasard d’un changement de saison, il célébrait le printemps ou accueillait l’automne. Il songeait à notre bonheur, entre neige et Méditerranée, de pouvoir imaginer les sommets les plus hauts et les horizons les plus lointains.
Mon propos n’est pas ici de faire part dans le détail de cette œuvre inépuisable. Il reflète simplement l’enthousiasme du néophyte que je suis. Chiha est mort en 1954. Son dernier texte était pour la Palestine. Depuis 1929, date de son premier poème publié, il a tenu, tel un sismologue, le registre vibrant des événements quotidiens. Il y a mis toute la rigueur de son âme, toute la discipline impeccable de la pensée classique, source intarissable de son inspiration. Aujourd’hui, ce « nous », pluriel de majesté – dit la grammaire – qu’il employait dans ses propos semblerait quelque peu précieux. Mais il n’y avait qu’humilité dans cette œuvre. Ce « nous » n’est qu’un remplaçant du « moi » haïssable. Il se veut collectif, pronom multiple exprimant la voix de tous ceux qui se retrouvaient dans ses écrits. Aux hommes de son époque il a apporté une sagesse, une vision, et quelque chose de prophétique qui ne tenait que du bon sens.
Des hommes et des femmes se réunissent aujourd’hui régulièrement pour entretenir une flamme qui fut un jour un brasier. Ils ont dans les gestes et dans la parole une attitude façonnée par la fréquentation de ces écrits. En ces jours toujours troubles, dans notre géographie constamment déboussolée, il suffit d’ouvrir une page au hasard de Plain Chant, des Essais, des Variations sur la Méditerranée ou de Palestine pour trouver des réponses. D’où nous venons, ce que nous sommes, lui seul avait l’immense talent pour le dire.
Fifi ABOUDIB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Ils parlent un langage que l’on n’entend presque plus. Et c’est presque une musique, ce français suranné, fait de mots dont chacun mesure la portée et la résonance. Ce parler d’un autre âge, dont la politesse n’est pas affectation, mais l’expression d’un profond respect de l’autre, accompagne une conversation qui répugne à la futilité, des gestes ordonnés, une émotivité maîtrisée. Cette rigueur naturelle est le résultat d’une longue discipline qui, de nos jours, cède le pas à la déliquescence.
Quel hasard m’a déposée sur le chemin de ces hommes et de ces femmes, disciples ou héritiers de la pensée de l’un des plus grands esprits de ce pays, et dont ils ont à cœur de porter le flambeau. Patiemment, religieusement, ils relisent l’œuvre, corrigent les traductions, veillent à la qualité des...