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Actualités - Opinion

TRIBUNE La naissance de Colette à l’écriture

Par Carmen BOUSTANI* À l’occasion du cinquantenaire de la mort de Colette (1873-1954), je voudrais lui rendre hommage en analysant la venue à l’écriture de cette femme exceptionnelle qui a marqué son siècle. L’écriture s’offre à Sidonie-Gabrielle Colette comme un héritage de son père dont les ambitions littéraires étaient allées jusqu’à concevoir une douzaine d’ouvrages épais de cent cinquante, deux cents, trois cents pages par volume et qui portent des titres divers. Ces volumes littéraires n’étaient qu’une œuvre imaginaire faite de centaines de pages blanches. En réalité, de toute l’œuvre, une seule page est achevée, celle de la dédicace: «À ma chère âme, son mari fidèle Jules Joseph Colette.» À la mort du père fut découvert le mirage de sa carrière d’écrivain. Ses livres ne tardent pas à quitter leur rayon et la bibliothèque se transforme en chambre à coucher. Les centaines de feuillets blancs servent à écrire les ordonnances du fils médecin ou à couvrir les pots de confiture de Sido. C’est peut-être, comme le dit Colette, «un besoin douloureux de faire disparaître, complètement, la preuve de l’impuissance». La difficulté d’écrire du père déclenche en elle la pulsion créatrice. Elle se souvient longtemps des paroles de la femme-à-la-bougie, lorsqu’elle va la consulter après la mort de son père : « Vous êtes justement ce qu’il a souhaité d’être et de son vivant il n’a pas pu. » Autrement dit, une jouissance esthétique lie Colette créatrice à l’image du père amateur. À cause de son père, son double littéraire, Colette écrit l’histoire de sa vie sur les ordres de Willy: «Vous devriez jeter sur le papier des souvenirs de l’école libre. N’ayez pas peur des détails piquants. Je pourrai peut-être en tirer quelque chose.» En écrivant, Colette venge son père, son mari le négrier des lettres et marque une petite victoire sur cette rivalité du paternel en elle: «C’est lui qui voulait faire jour et revivre quand je commençai obscurément d’écrire, et qui me valut le plus acide éloge conjugal, le plus utile à coup sûr: “Aurais-je épousé la dernière des lyriques”?» Colette ne cesse d’établir, entre son père et son mari, une ressemblance entretenue par leur incapacité d’écrire. Le père passe sa vie à rêver d’être écrivain et le mari veut passer pour écrivain en signant les ouvrages écrits par les autres. Le paradoxe est que Colette n’entreprend jamais de rapporter ses souvenirs, que sur l’instance de son mari. Elle ne songe jamais à écrire, ni même ne le souhaite: «J’ai eu en horreur le papier et l’écriture», comme elle le signale dans une lettre inédite à Nathalie Barney en 1925. Tout semble prédestiner Colette à une existence bien différente de celle d’une femme de lettres avec toute la célébrité qu’elle connaît plus tard. Son éducation, ses études et ses lectures ne la prédisposent d’aucune façon à noircir les sept mille pages d’une œuvre complète: «Non, je ne voulais pas écrire dans ma jeunesse, je n’ai jamais, jamais désiré écrire. Non, je ne me suis pas levée la nuit pour écrire des vers au crayon sur le couvercle d’une boîte à chaussures ! Non, je n’ai pas jeté au vent d’ouest et au clair de lune des paroles inspirées!» La quête des mots Le mérite de Willy est d’avoir appris à Colette que l’acte d’écrire est un acte sacré. L’écriture devient pour Colette un recueillement accompagné de tout un rite. Car à chaque fois qu’elle entreprend d’écrire elle s’entoure de papier azur satiné, de stylo Waterman et du «Fanal bleu» pour aménager ses yeux. On se réfère à sa représentation de l’écriture dans Trois, six, neuf: «Ce que l’amour préfère, le chaste travail le réclame. Il choisit lui aussi de verrouiller la porte, d’allumer en plein midi la lampe, de déployer les rideaux et de faire silence.» L’activité du texte de Colette est marquée à ses débuts par l’influence de Willy et de son savoir «voir». Après le divorce et meurtre symbolique de Willy, cette même activité passe par le savoir «sentir» de la mère. L’image de la mère hante à présent l’imaginaire de Colette. Elle est dominée par la parole manquante, celle d’une écriture qui naîtra du corps pour réapprendre à l’écriture à parler la vie. Sido morte, Colette se détourne du deuil dans une espèce de fuite vers le corps écrit de la mère. La référence à la mère est si forte qu’elle éprouve le besoin de reprendre ses mots et d’accomplir ses gestes: «J’ai senti remuer au fond de moi celle qui maintenant m’habite.» Colette ne décrit pas sa mère, elle la recrée. Le corps textuel fait revenir au corps maternel, point de départ de toute création. Mais quelle est la spécificité de l’écriture de Colette? Colette lutte au cœur de la langue pour l’ouvrir au parler féminin et la marque d’une différence indélébile. Elle se distingue par une écoute sauvage des mots, se démarquant par la création des mots nouveaux et par l’alliance d’un mot abstrait à un adjectif de couleur. À Renée Hamon dans Lettres au petit corsaire elle écrit: «Ne te fatigue pas à chercher le mot rare, un mot n’est rare que lorsqu’il a la chance de rencontrer un autre mot qui le renouvelle.» Son secret réside dans cette quête des mots et la force de pouvoir les prendre, les palper pour leur donner une existence. Elle touche à la chair des mots, les caresse, les aime, les transforme. Quoi qu’il en soit, le choix de sa langue révèle sa spécificité textuelle qui lie l’insolite à l’habituel. Un féminisme avant la lettre Colette a marqué son siècle, son influence se lit chez la plupart des romancières actuelles qui sont plus proches de l’écriture-corps. Elle a influencé la conception du roman moderne par le genre hybride faisant écho à La naissance du jour qui n’est pas tout à fait un roman, ni tout à fait un essai, ni tout à fait une confession. Mais son héritière la plus proche reste, à mon avis, Chantal Chawaf qui, comme Colette, s’interroge sur l’incarnation du verbe et la résurrection du corps! Je reconnais l’affinité de Colette et de Chawaf pour ce goût de l’amour et des nourritures spécifiques. Plus particulièrement leur rapport respectif à leur mère qu’elles installent dans le corps même de leur écriture. C’est le mythe de la femme qui féconde et engendre pour être à son tour engendrée par sa progéniture. «Est-ce que tu es ma mère ou ma fille?» s’interroge Chawaf dans Chair chaude. La création littéraire de Colette reflète sa condition de femme devant la complexité de la vie et les changements de son époque. Depuis les Claudine, elle a su se distinguer par un féminisme avant la lettre qui prend son apogée en la personne de Renée Néré (La vagabonde) qui renonce à l’amour pour se réaliser dans une profession ou en la personne de la narratrice de La naissance du jour alias Colette, qui renie l’amour pour s’adonner à l’écriture. Colette a ramené l’homme à sa dimension humaine et a su donner à la femme de nouvelles responsabilités. Elle s’est exprimée dès le début du siècle en femme de notre époque, libérant le corps par la coupe des cheveux et la minceur de la silhouette (Claudine) ou renonçant au port du corset pour être plus libre de ses mouvements (Renée Néré). Elle offre à son lecteur l’image d’une femme moderne et actuelle qui ne vieillit pas dans l’art de vivre et d’aimer. Colette a contribué à la transformation des rapports entre les sexes, même si elle n’a pas mesuré au début l’ampleur du bouleversement qu’elle allait provoquer. J’ose dire qu’elle était une actrice de la libération des femmes par sa vie et son écriture. Je mesure aujourd’hui combien son apport à la littérature des femmes demeure rare et précieux. * Professeur des universités Université libanaise (Beyrouth) Auteur de: L’écriture-corps chez Colette, Delta/L’Harmattan, 2002 (3e édition) Effets du féminin : variations narratives francophones, Paris, Karthala, 2003 Aux frontières des deux genres (dir), Paris, Karthala, 2003.
Par Carmen BOUSTANI*

À l’occasion du cinquantenaire de la mort de Colette (1873-1954), je voudrais lui rendre hommage en analysant la venue à l’écriture de cette femme exceptionnelle qui a marqué son siècle.
L’écriture s’offre à Sidonie-Gabrielle Colette comme un héritage de son père dont les ambitions littéraires étaient allées jusqu’à concevoir une douzaine d’ouvrages épais de cent cinquante, deux cents, trois cents pages par volume et qui portent des titres divers. Ces volumes littéraires n’étaient qu’une œuvre imaginaire faite de centaines de pages blanches. En réalité, de toute l’œuvre, une seule page est achevée, celle de la dédicace: «À ma chère âme, son mari fidèle Jules Joseph Colette.» À la mort du père fut découvert le mirage de sa carrière d’écrivain. Ses livres ne...