Il n’est plus possible de l’ignorer depuis un certain 11 septembre : le terrorisme est capable de frapper en tout lieu, à tout moment, et frapper fort. On sait aussi que la menace continue de planer, plus réelle que jamais, sur les États-Unis comme sur nombre d’autres pays. D’ailleurs el-Qaëda ne se fait pas faute de le rappeler régulièrement, à travers des cassettes enregistrées et des messages adressés aux médias. On imaginait mal par contre qu’un régime, par ailleurs peu regardant sur les moyens d’assurer son maintien en place, pût être tenté de faire appel à l’ombre de l’ennemi qu’il combat pour servir sa cause. Or c’est précisément à cela que l’on assiste depuis quelques jours. Se sentant en difficulté, en pleine campagne électorale de surcroît, sur le thème éminemment délicat de la stabilité du pays, l’Administration vient de faire donner la grosse caisse. Le secrétaire à la Sécurité intérieure Tom Ridge se dit convaincu que l’organisation d’Oussama Ben Laden prépare des attentats. Il énumère même les objectifs visés : à New York, le siège du Stock Exchange et le quartier général de Citigroup ; à Newark, dans le New Jersey voisin, l’immeuble du géant Prudential ; à Washington enfin, les bâtiments abritant le Fonds monétaire international et la Banque mondiale. Quelques heures avant d’en faire état publiquement, dimanche, il prenait l’initiative inhabituelle de faire téléphoner aux directeurs des grands journaux américains pour les alerter sur l’importance des informations qui allaient être divulguées peu après.
Le mieux, en pareilles circonstances, étant l’ennemi du bien, il semble bien, hélas, que les responsables en aient trop fait. Toujours est-il que les deux grands quotidiens du pays, le Washington Post et le New York Times, se sont chargés de découvrir le pot aux roses : à l’appui de sa décision de relever le niveau d’alerte,le gouvernement s’était basé sur des informations qui remontaient aux années 2000-2001. Plus grave encore : les documents saisis lors de l’arrestation, à la mi-juillet au Pakistan, de deux hommes suspectés d’être des lieutenants d’el-Qaëda faisaient état de méthodes auxquelles l’organisation avait renoncé depuis plus de deux ans… Il n’en fallait pas plus pour que l’ancien candidat à l’investiture du parti démocrate Howard Dean se lance à l’assaut de la forteresse officielle. Pour lui, il ne fait aucun doute que le président veut effrayer les Américains dans le même temps qu’il leur transmet implicitement un message : « Ne craignez rien, je suis en mesure de vous protéger. » Sous-entendu : « Réélisez-moi pour un nouveau mandat de quatre ans. » Dans la mentalité yankee, celle de l’actuelle Administration en particulier, un tel comportement électoraliste ne devrait pas étonner. Mais le risque est grand d’un effet boomerang dont on peut déjà relever les premiers symptômes. Agiter l’épouvantail terroriste n’a pas peu contribué à l’envolée des cours du pétrole. Laquelle accentue un peu plus encore le ralentissement économique. On peut dès lors imaginer l’ampleur des retombées à venir sur les grosses firmes (qui représentent le principal bailleur de fonds du Grand Old Party) mais aussi sur les ménages (qui vont être appelés à voter le 2 novembre prochain). En d’autres termes, un boulet venant s’ajouter à celui du déficit fédéral, lequel devrait atteindre le chiffre astronomique de 445 milliards de dollars - sachant que tout dépassement du plafond de 400 milliards est considéré comme un intolérable franchissement de la ligne rouge.
Le pétrole, encore et toujours : par la voix de son président, l’Indonésien Purnomo Yusgiantoro, l’Opep a dit n’être plus en mesure d’accroître sa production, alors qu’elle pompe déjà plus que le plafond record de 26 millions de barils par jour au-delà duquel les amortisseurs de choc ne fonctionnent plus. Le renchérissement du brut est accélérée, certes, par une demande accrue en période d’été et par l’irruption dans la cour des grands pays industrialisés du nouveau géant chinois mais aussi par les sabotages presque quotidiens des installations irakiennes, le dernier en date ayant été le plasticage de l’oléoduc stratégique Kirkouk-Ceyhan, qui venait d’être remis en service. Enfin, le département de l’Énergie s’apprêtait hier soir à publier son rapport périodique. Pour dire que les réserves US ont enregistré une nouvelle baisse, ce qui signifie de nouvelles sources d’inquiétude face à une conjoncture plus fragile qu’on ne serait tenté de le croire.
Karl Rove, le stratège en chef de la Maison-Blanche, aurait-il succombé à la tentation d’une bien fumeuse théorie, encore une : assurer la réélection de George W. Bush en agitant l’épouvantail Ben Laden ? Auquel cas, il risque une déconvenue. Encore une.
Christian MERVILLE
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