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Actualités - Chronologie

IMPRESSION Oum Kalsoum au café

Je me souviens de ces cafés de villages, territoires virils où les femmes n’entraient que par effraction. Dans l’atmosphère toujours chargée de cardamome et de tombac brut, on n’entendait que le roulement d’un dé, le claquement triomphal des jetons qu’on déplace selon la règle convenue du jacquet, et le gargouillis des pipes à eau. En sourdine, la brosse à reluire d’un cireur zélé chuchotait sous une table, et des cartes se mélangeaient dans un bruit d’aile. Sous les tarbouches et les grosses moustaches, les visages impassibles retenaient l’expression. Depuis qu’ils avaient quitté les champs pour le commerce et la politique, les hommes s’empâtaient et à mesure, les chaises s’éloignaient des tables pour laisser de la place aux panses affalées sur les cuisses. Ici, on avait peur des mots. Les mots sont graines de litiges. Qui a envie de se fâcher ? Tout au plus un grognement venait-il contester un point, souvent accordé par paresse, et par crainte de suspendre le jeu. Et puis un jour, le cafetier avait installé une radio. Et la radio diffusait en continu les incantations d’Oum Kalsoum. Et la voix portait, berçait, engourdissait les enfants qui jouaient sur la place, au seuil infranchissable du café des hommes. Une voix longue comme une plainte, ponctuée de quelques notes solennelles de violons et de percussions. Nous ne comprenions rien à ces chansons-là. Étaient-ce d’ailleurs des chansons? Les mots, traînés de strophe en strophe, charriés par une crue mystérieuse d’émotions qui les broyait et les laissait à l’état de fragments, perdaient leur sens. Ils n’étaient plus que des sons, des vibrations douées de vertus liquides, des larmes suspendues au bord des paupières viriles, et qui s’efforçaient de ne pas couler. Toutes les dix minutes, ce qui devait coïncider à peu près avec chaque fin de verset, les hommes poussaient de concert un « Allah ! » extasié, et les pompons des tarbouches trahissaient des frissons. Non, ce n’était pas la Star Ac’. Cette voix qui sentait la cardamome et le narguilé, longtemps j’y suis restée insensible. Elle appartenait à un autre monde. Au silence des hommes en leur repaire sacré. À cette génération d’agriculteurs assis, qui avaient de la fumée à la place des mots, et des « Allah ! » pour tout sourire. En grandissant, mes camarades de la place avaient pourtant gardé le goût de ces mélopées qui nous imposaient de jouer tout bas. Invoquant quelque fantôme de mon enfance, j’ai écouté Ya fou’ady. Ô mon cœur, qu’est-ce que l’amour, ce palais fait d’un rêve s’est écroulé… Ce ne fut pas immédiat, mais quelque chose, aussi imperceptible que le sursaut d’un pompon sur un tarbouche, m’a emportée. Aucune réminiscence, ou si peu. Mais l’ivresse, mais l’absence que procure cette voix arrachée aux tripes, qui part du plus profond de la chair vers le plus haut du firmament. Qu’elle chante l’Égypte et ses héros successifs, qu’elle chante la Palestine, ou cet amour impossible qu’elle inspirait au poète Ahmed Rami et dont elle chantait les paroles sans ciller, Oum Kalsoum est bien plus qu’une voix. C’est une expérience de l’absolu, une porte céleste par laquelle s’échappent les démons de la misère et de la frustration. On dit qu’en chantant à proximité du zoo du Caire elle a fait danser les serpents. Pour peu que l’on soit humain… Fifi ABOUDIB
Je me souviens de ces cafés de villages, territoires virils où les femmes n’entraient que par effraction. Dans l’atmosphère toujours chargée de cardamome et de tombac brut, on n’entendait que le roulement d’un dé, le claquement triomphal des jetons qu’on déplace selon la règle convenue du jacquet, et le gargouillis des pipes à eau. En sourdine, la brosse à reluire d’un cireur zélé chuchotait sous une table, et des cartes se mélangeaient dans un bruit d’aile. Sous les tarbouches et les grosses moustaches, les visages impassibles retenaient l’expression. Depuis qu’ils avaient quitté les champs pour le commerce et la politique, les hommes s’empâtaient et à mesure, les chaises s’éloignaient des tables pour laisser de la place aux panses affalées sur les cuisses. Ici, on avait peur des mots. Les mots...