Pourquoi donc avoir gardé si longtemps un silence que d’aucuns ont pu interpréter comme constituant un tacite assentiment de la hasardeuse expédition anglo-américaine ?… Reconnaissons aussi – ce qui n’ôte rien, bien au contraire, à sa responsabilité – que nul autre que l’ancienne puissance mandataire n’aurait pu percevoir, en prenant tout le temps nécessaire, l’extraordinaire complexité, les dangers potentiels de la crise dans laquelle, au fil des jours, l’Irak est en train de s’enfoncer. Troublant constat que celui dressé par la commission des Affaires étrangères de la chambre des communes. La situation, a-t-elle fait savoir à qui de droit, pourrait déboucher sur « un État raté et une région instable ». Mais comme on ne saurait en rester à une contradiction près, les honorables MP ont dénoncé dans la foulée le fait que le pays a été transformé par el-Qaëda en un « champ de bataille » tout en concluant que la violence vient aussi « de membres de l’ancien régime, d’islamistes locaux et de gangs criminels ». Au nombre des recommandations formulées en conclusion du rapport : encourager les États encore réfractaires à envoyer des troupes pour participer à des opérations contre les insurrections.
La nouvelle coalition militaire, que Bagdad appelle, lui aussi, de ses vœux, devrait être composée de contingents arabes et islamiques, avec pour mission de protéger l’équipe des Nations unies en place. Une troïka tuniso-algéro-bahreïnie a entrepris de plancher hier sur la demande formulée par le Premier ministre Iyad Allaoui lors de sa récente tournée régionale. Prudents, ses membres ont décrété le huis clos et annoncé que les résultats de leurs consultations – des recommandations et non pas des décisions – seront transmis au Conseil ministériel de la Ligue en septembre prochain au Caire. Dire que les États du Proche-Orient ne sont pas particulièrement soucieux de voler au secours de la mission onusienne serait un délicat euphémisme. En mai dernier, à Tunis, on avait enregistré un refus, d’ailleurs fortement encouragé par l’Irak, qui continue de voir d’un mauvais œil toute participation des pays voisins à un éventuel contingent arabe. On voit mal ce qui a pu changer en moins de deux mois d’autant que l’Égypte, elle, demeure ferme dans son hostilité à une telle idée.
Depuis le transfert du pouvoir et la formation d’un gouvernement intérimaire, Washington semble s’être engagé dans un net virage, d’ailleurs confirmé par Colin Powell cette semaine à Djeddah. Il est chaque jour plus évident que les 160 000 hommes présents sur le terrain, dont une majeure partie de Marines, ne sont pas en mesure de contenir la violence terroriste. Les réticences locales à l’entreprise de pacification sont de plus en plus manifestes, se traduisant par de nombreuses défections et une dégradation encore plus grande de la sécurité. Une contribution arabe aurait pour conséquence immédiate de contrebalancer l’effet négatif des retraits (Philippines, Espagne, République dominicaine, Honduras, Nicaragua) enregistrés ces dernières semaines et redorerait quelque peu le blason passablement terni de l’Amérique aux yeux des féaux sujets qu’elle est censée protéger. Toute à la préparation de la dernière ligne droite avant le 2 novembre, l’Administration Bush a commencé par tourner le dos à l’Afghanistan et renoncer à la traque d’Oussama Ben Laden avant de négliger ceux qui, dans le jeu de cartes irakien, lui échappent toujours. Aujourd’hui, elle se focalise sur Abou Moussaab Zarqaoui, en attendant de trouver un nouvel « ennemi public numéro un » et de confier en sous-traitance tout ce beau monde au « machin » onusien ou à quelque Interpol.
Sur place, le retour des beaux jours au pays d’entre les deux fleuves n’est pas pour demain. La conférence nationale qui devait s’ouvrir demain samedi a reporté à la mi-août ses travaux, sous la pression de l’incontournable Lakhdar Brahimi, a-t-on prétendu, ce qui laisse augurer de lendemains toujours incertains, c’est-à-dire aussi de tensions accrues avec l’organisation internationale. Et d’un provisoire qui pourrait durer plus longtemps que prévu.
À tout cela vient de s’ajouter l’irruption sur la scène du facteur iranien. S’il faut croire la Force multinationale, des combattants venus de Téhéran sont désormais présents sur le terrain. Une accusation qui ne peut qu’élargir le fossé entre les diverses composantes de la société. Bien sûr, le contentieux nucléaire entre les USA et la République islamique s’inscrit sur un tableau déjà passablement embrouillé. Sur lequel on voit mal s’inscrire, même en filigrane, le devenir de l’Irak post-Saddam Hussein.
Christian MERVILLE
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