Yasser Arafat devra bien, un jour, se rendre à l’évidence : il est plus facile de circonvenir un Premier ministre, par ailleurs fort accommodant, qu’une certaine rue palestinienne dont il est depuis trop longtemps coupé. Fait notable : deux membres du gouvernement ont été forcés hier, sous la menace des armes, de rebrousser chemin devant le terminal d’Erez. Survenant quelques heures à peine après ce qui a été présenté comme un règlement de la crise qui menaçait jusque dans ses fondements le branlant édifice palestinien, l’incident n’en est que plus lourd de sens. Le soufflé de la réforme annoncée la veille à grand renfort d’embrassades et de sourires est bien vite retombé. Ce que les activistes postés au point de passage entre la bande de Gaza et Israël viennent de répercuter, c’est un certain dégoût populaire face à la comédie interprétée sur les tréteaux de Ramallah. Le message s’adresse autant à la caste politique qu’au président de l’Autorité lui-même, sommé ainsi de reconnaître qu’il ne saurait sans risque certain trop tirer sur la corde.
Pragmatique, Ahmed Qoreï ne s’est pas caché pour laisser entendre qu’il lui avait fallu se rendre à l’évidence, allant même jusqu’à espérer être « à la hauteur de la confiance » placée en lui. Une confiance que lui avait pourtant déniée, il y a peu, le Conseil législatif. C’est que l’homme n’a jamais joui d’une véritable assise populaire ; de plus, il est tenu pour quantité négligeable par les Israéliens et soutenu du bout des lèvres seulement par les États-Unis ; enfin, il s’est révélé incapable – contrairement à son vieux marathonien de maître – de tenir la distance et d’éviter les multiples pièges tendus Mais auparavant, il aura livré un baroud d’honneur, exigeant par exemple, sans réussir à l’obtenir, que les promesses faites soient consignées par écrit. L’un de ses proches s’est acharné à faire valoir qu’une partie des organismes de sécurité allait passer sous le contrôle du cabinet. Omettant toutefois de préciser que sur la douzaine de services de police, non moins de dix demeuraient reliés directement au raïs. Pour le reste, les termes utilisés sont volontairement vagues, qu’il s’agisse de « l’activation d’un plan de réformes », de « l’examen de tous les dossiers ayant causé des préjudices » ou encore des fameuses « affaires de corruption ». En somme, si le Premier ministre reste en place, c’est pour assumer l’entière responsabilité des abus commis par l’entourage d’Abou Ammar et contre lesquels il entendait, lui, lutter. On appréciera à sa juste valeur l’habileté du vieux funambule dans son exercice de haute voltige...
Il faut dire que ce nouveau chapitre dans l’incroyable odyssée palestinienne ne se sera pas déroulé sans filet. À aucun moment en effet le leadership du raïs n’aura été remis en cause. Symbole il fut, symbole il reste, incontesté même par ses plus farouches adversaires, tel le Hamas qui, prudent, a fait savoir qu’il n’était nullement concerné par les luttes intestines. La gabegie ? Elle est l’affaire de son entourage. Les manifestations ? À aucun moment elles n’ont été dirigées contre lui. Au contraire : « Le “vieux”, reconnaissait ainsi un membre des Brigades des martyrs d’al-Aqsa, est notre père à tous. »
Voilà quarante ans que le pépé excelle dans l’art de manœuvrer entre les divers courants de la révolution palestinienne, au besoin en créant certains d’entre eux, au sein parfois de son propre mouvement. Colin Powell a beau parler d’une « politique du yo-yo » et Israël tempêter contre le gêneur, force est de reconnaître que ses sujets se laissent encore prendre à ses tours de prestidigitation, quelque éculés qu’ils paraissent à des yeux étrangers. Cette fois, on a voulu la carotte plus tentante que par le passé : des procédures, murmure-t-on en coulisses, sont sur le point d’être engagées contre tous les responsables impliqués dans des affaires de dilapidation de fonds publics, et la procédure des réformes – promis, juré – va être accélérée.
Louables intentions. Sauf que ce n’est pas la première fois que pareilles promesses sont faites. Mahmoud Abbas avait obtenu l’engagement formel qu’un train de refontes de presque tous les organismes en place allait incessamment être mis en branle. Deux semaines plus tard, il se voyait forcé à l’abandon, après un éphémère mandat de quatre mois. On demande un volontaire – un fédaï... – pour rappeler à qui de droit ce précédent.
Christian MERVILLE
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Yasser Arafat devra bien, un jour, se rendre à l’évidence : il est plus facile de circonvenir un Premier ministre, par ailleurs fort accommodant, qu’une certaine rue palestinienne dont il est depuis trop longtemps coupé. Fait notable : deux membres du gouvernement ont été forcés hier, sous la menace des armes, de rebrousser chemin devant le terminal d’Erez. Survenant quelques heures à peine après ce qui a été présenté comme un règlement de la crise qui menaçait jusque dans ses fondements le branlant édifice palestinien, l’incident n’en est que plus lourd de sens. Le soufflé de la réforme annoncée la veille à grand renfort d’embrassades et de sourires est bien vite retombé. Ce que les activistes postés au point de passage entre la bande de Gaza et Israël viennent de répercuter, c’est un certain...