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Actualités - Opinion

Impression Bergers

Là-haut, la terre est délavée, blanche et légère et comme surprise de se trouver à nu après des mois d’enneigement. Çà et là, de rares touffes épineuses crispent leurs griffes sur les pentes raides et rusent avec la poussière de toute la force de leurs racines tourmentées. Mais les chèvres ne les dédaignent pas. Ce paysage lunaire défile sur toute la ligne de crête qui surplombe le Liban habité. Son nom de « jurd » signifie dépouillement. Au milieu de ce dépouillement, quelques igloos de ciment, guérites hivernales d’une poignée de soldats en garnison, camouflage dérisoire à la belle saison. Sur la rocaille, à perte de vue, le soleil module ses ors, et puis ses roses et ses pourpres, jusqu’à ce bleu soyeux que rien ne heurte à la nuit tombée, sinon parfois quelques opalescences lunaires, échos d’un dialogue astral. Parmi les rapaces indolents et les rongeurs furtifs, un berger accomplit sa tâche. Accroupi sur un rocher, il grogne des sons mystérieux que ses bêtes comprennent. D’un claquement de la langue, il les rassemble. D’un sifflement sourd, il les remet en marche. Tantôt, il reprendra son chant pour tromper le silence. Demain peut-être, il rejoindra le campement. Là-bas les filles sont belles et les femmes sont rudes. Les enfants sont nés sur les routes, au hasard du voyage. Ils viennent du pays qui ne s’arrête jamais. Ici, on les a toujours appelés « mutrib », les chanteurs, les troubadours, les artistes ambulants. Leur tradition se perd dans la nuit des temps. Les roseaux leur ont donné des flûtes, et les chèvres des tambours. Leurs jambes jouent par cœur la danse monotone de leurs instruments à deux temps. On les appelle encore pour animer les mariages. Certains édiles leur ont donné des papiers pour gonfler les urnes. Ils sont restés. Les femmes se sont mises à faire des ménages, les hommes un peu de maçonnerie, ou bien serveurs saisonniers dans les restaurants. Des métiers de sédentaires, des métiers de maison. Les maisons en dur vous enferment. Il y a des choses. La télé, les appareils ménagers, les meubles, des objets qui retiennent, qu’on ne peut pas transporter. Les femmes aiment cela. Ça les rassure. Mais les hommes s’ennuient. Ils boivent, ou ils font des enfants. J’ai vu les photos de Khadra. D’où lui est venu ce prénom de « Verte » ? D’où, sinon des rêves ancestraux d’un peuple sans cesse en quête d’une oasis où poser sa fatigue. Khadra s’est mariée avec l’un des siens. Les filles comme elle ne se marient que dans leur peuple. Sa robe ressemblait à celle que portait une poupée donnée dans son enfance avec la mention « made in Taïwan », gravée dans le plastique mou du pied et lui écrasant un orteil. L’an dernier, sa cousine dans la même toilette lui avait marché exprès sur le pied, la désignant ainsi comme la prochaine mariée du clan. Et voilà qu’elle y était, éclatante de satin blanc sur le chemin caillouteux qui menait à la maison du « cheikh », le chef des tribus nomades. Tambours et flûtes, danse lente des hommes et des femmes séparés, et chahut joyeux des enfants. Lui, engoncé dans l’uniforme emprunté au restaurant, la regarde à peine. Il sait qu’elle lui en veut. Elle lui en veut de l’avoir tant voulue, d’avoir tant insisté auprès de son père, de ses frères et de tous les mâles qui comptent pour l’avoir. Elle aurait voulu rester là, dans une de ces maisons où l’on sert des maîtres. Juste pour les regarder vivre, pour apprendre le monde de l’intérieur, elle, l’enfant du voyage qui ne sait plus voyager autrement. Il aurait voulu rester un berger. L’appeler de son chant dans la solitude, en surveillant les bêtes. Se mettre en marche à l’heure où rosit la rocaille. Rêver de ses bras, et comme ils seraient tendres. Fifi ABOUDIB
Là-haut, la terre est délavée, blanche et légère et comme surprise de se trouver à nu après des mois d’enneigement. Çà et là, de rares touffes épineuses crispent leurs griffes sur les pentes raides et rusent avec la poussière de toute la force de leurs racines tourmentées. Mais les chèvres ne les dédaignent pas. Ce paysage lunaire défile sur toute la ligne de crête qui surplombe le Liban habité. Son nom de « jurd » signifie dépouillement.
Au milieu de ce dépouillement, quelques igloos de ciment, guérites hivernales d’une poignée de soldats en garnison, camouflage dérisoire à la belle saison. Sur la rocaille, à perte de vue, le soleil module ses ors, et puis ses roses et ses pourpres, jusqu’à ce bleu soyeux que rien ne heurte à la nuit tombée, sinon parfois quelques opalescences lunaires, échos...