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Actualités - Opinion

L’ÉDITORIAL de Issa GORAIEB Un État dans le non-État

Un expert en explosifs tué par l’explosion de sa propre voiture piégée à son insu : l’implacable ironie du procédé ne paraît rendre que plus évidente la responsabilité d’Israël dans l’assassinat lundi, dans la banlieue sud de Beyrouth, du dirigeant hezbollah Ghaleb Awali. Dans un contexte régional aussi littéralement détonant que celui prévalant au Moyen-Orient, Awali n’était pas seulement un de ces spécialistes du plastic comme il s’en trouve tant chez les divers protagonistes, puisqu’il était chargé de la liaison avec la résistance palestinienne armée à l’occupation. Liaison d’autant plus déterminante d’ailleurs que la « success story » du Hezbollah, première et seule guérilla arabe à avoir jamais contraint Israël à évacuer un territoire arabe, est devenue pour les Palestiniens l’exemple à suivre, le modèle parfait. Voilà qui semblait désigner naturellement Ghaleb Awali comme une cible hautement prioritaire aux yeux du gouvernement Sharon lequel, pour venir à bout de ce qu’il appelle le terrorisme, décline lui-même un véritable terrorisme d’État en s’acharnant à éliminer l’un après l’autre, à coups de missiles le plus souvent, les chefs de l’intifada. Ou alors leurs mentors, tel Awali, tel Ali Saleh, un autre cadre dirigeant du parti de Dieu assassiné sur les mêmes lieux il y a un an. L’immense, l’héroïque mérite du Hezbollah dans la libération du Sud, les Libanais sont unanimes à le reconnaître, même s’ils sont nombreux à déplorer que l’État, dans son expression la plus élémentaire – c’est-à-dire les forces régulières – continue d’en être exclu. Beaucoup d’autres s’étonneront d’ailleurs aussi qu’à l’heure où le même État s’en tient strictement, pour ce qui est de ses prétentions libératrices, aux nébuleuses fermes de Cheba’a, le Hezbollah œuvre activement, notoirement, lui, à rien moins que la libération de la Palestine : s’exposant ainsi – et la stabilité du pays tout entier avec lui – aux risques inhérents à si ambitieuse entreprise. Non moins grave cependant que le péril israélien est celui de la discorde interne. Et nous préférons mettre sur le compte de l’émotion, de la douleur, de la colère les stupéfiantes, les énormes accusations, assorties de jugements intempestifs, qu’a lancées lundi le secrétaire général du Hezbollah lors des funérailles de Awali. Plus impérieusement que jamais, le brutal réveil du front du Sud, les bangs supersoniques d’hier propres à semer la panique en pleine saison estivale, la menace d’une escalade commandent que l’on s’emploie à tirer les choses au clair. Le Liban, un pays où pullulent du nord au sud les agents d’Israël ? Où tout ce gibier de potence jouit de hautes protections, civiles ou religieuses ? Où face à tant de laxisme et de sournoises complicités, à tant de mensongères proclamations de solidarité, la vertueuse milice va se trouver acculée à se faire justice elle-même ? Le cheikh Hassan Nasrallah, et il l’a montré en maintes occasions, est incontestablement une intelligence supérieure ; et sans doute aussi un des hommes les mieux informés de la région. Dès lors, il devrait être le premier à savoir que si espions il y a, ils se recrutent partout : y compris – et même de préférence – dans l’environnement socio-organisationnel naturel et immédiat des objectifs visés. C’est à la faveur de telles infiltrations, de tels noyautages, avec le concours d’informateurs du cru plutôt que d’intrus facilement repérables, que l’ennemi israélien peut suivre ses cibles à la trace dans les ruelles populeuses de Gaza. Et vraisemblablement aussi de la banlieue sud de Beyrouth. Dans le même ordre d’idée, il n’est pas inutile de rappeler que tout au long de la guerre du Liban, la collaboration tacite ou active avec l’ennemi israélien n’a jamais été l’apanage exclusif d’une milice ou d’une confession déterminée. Que seuls les vaincus de fin de série (chrétiens et musulmans, au demeurant) aient été jugés et condamnés, qu’il soit vrai ou non que des autorités temporelles ou spirituelles interviennent auprès du tribunal militaire pour l’inciter à la clémence, ne doit pas le faire oublier ; ni autoriser quiconque à menacer de doubler la justice, pour imparfaite qu’elle puisse être. Ou bien les assertions du cheikh Nasrallah sont fondées, et l’État est tenu d’ouvrir une enquête. Ou bien ce n’est pas le cas, et l’État doit réagir, ne serait-ce qu’en demandant au chef du Hezbollah d’infirmer des propos qui, malgré les platitudes émises hier par plus d’un officiel, portent bel et bien atteinte au tissu national. Mais ce que l’État ne peut plus décemment se permettre, c’est de faire plus longtemps le mort là où cela est le plus lourd de conséquences. C’est d’accepter qu’une milice – tout Hezbollah qu’elle soit – décide souverainement de la paix et de la guerre, lesquelles affectent l’une et l’autre, dans leurs vies et dans leurs biens, l’ensemble des Libanais. C’est de laisser à cette milice la conduite des opérations à un moment où la collusion entre l’Administration américaine et Israël n’a jamais été plus totale, plus déclarée : le rôle des autorités se bornant finalement à déposer les rituelles plaintes à l’Onu. C’est parce que l’État ne se décide pas à en être un dans les faits, c’est parce que l’État est en réalité un non-État qu’une décennie et demie après la fin de la guerre, il y a toujours, aujourd’hui comme dans les années 60 et 70, un État dans l’État. Et parce qu’il n’y a que le provisoire qui dure, parce que dans les non-États les constitutions ne pèsent pas bien lourd, c’est cette même aberration, parmi bien d’autres, qui attend comme manne du ciel la reconduction.

Un expert en explosifs tué par l’explosion de sa propre voiture piégée à son insu : l’implacable ironie du procédé ne paraît rendre que plus évidente la responsabilité d’Israël dans l’assassinat lundi, dans la banlieue sud de Beyrouth, du dirigeant hezbollah Ghaleb Awali.
Dans un contexte régional aussi littéralement détonant que celui prévalant au Moyen-Orient, Awali n’était pas seulement un de ces spécialistes du plastic comme il s’en trouve tant chez les divers protagonistes, puisqu’il était chargé de la liaison avec la résistance palestinienne armée à l’occupation. Liaison d’autant plus déterminante d’ailleurs que la « success story » du Hezbollah, première et seule guérilla arabe à avoir jamais contraint Israël à évacuer un territoire arabe, est devenue pour les Palestiniens...