La tactique est vieille comme le monde – politique s’entend : pour détourner l’attention des mille et un problèmes auxquels un dirigeant se trouve confronté, rien de plus efficace, lui suggère-t-on, que la diversion. Ariel Sharon vient de tenter la manœuvre à ses dépens. Au plus fort de la crise qui secoue son pays et disloque les rangs internes comme jamais peut-être par le passé, en raison de la décision de retrait de la bande de Gaza d’ici à l’an prochain, le Premier ministre a choisi de balancer un bien lourd pavé dans la mare des relations avec Paris, bien entendu, mais aussi avec le reste du monde. « Je propose à tous les juifs de venir en Israël, a-t-il dit, mais c’est absolument nécessaire pour les juifs de France, et ils doivent bouger immédiatement. » La raison selon lui est que, dans ce pays, « il se répand un antisémitisme déchaîné ». Son porte-parole a fait diligence pour enfoncer le clou avec plus de maladresse encore, précisant que l’appel s’adressait à tous ses coreligionnaires dans le monde, « y compris ceux vivant aux États-Unis et au Canada ».
Des escadrilles entières d’avions charters attendant dans les aéroports internationaux le signal du grand départ ? Nul encore ne s’est aventuré à l’annoncer. Sans doute sont-ils nombreux au sein de l’équipe sharonienne en place à en caresser l’idée, quelque saugrenue qu’elle puisse paraître, sans toutefois espérer en voir la concrétisation dans un avenir proche, ou même lointain, tant la situation au triple plan politique, économique et sécuritaire, loin de s’améliorer, ne fait qu’empirer.
Les raisons de l’insistance mise à lancer l’appel à une nouvelle alyah, c’est dans les chiffres qu’il faut les chercher. L’exode à partir de l’Europe occidentale, des pays de l’Est et des deux Amériques n’a cessé de baisser ces derniers temps. Pour la France, ils n’étaient que 2 313 partants, l’an dernier, contre 2 566 en 2002. On est fort loin des projections de l’Agence juive en France, qui a mis en place, dès juin, un dispositif pour le départ « prévisible » de quelque 30 000 personnes. Ce n’est donc pas un hasard si le premier camouflet est venu, non pas du gouvernement Raffarin, ainsi que l’on aurait pu s’y attendre, mais des représentants même de la communauté qui, unanimes, ont rejeté l’étrange invite. Tel-Aviv aurait voulu laisser entendre que les 600 000 juifs présents principalement en région parisienne (la plus importante communauté du continent) ne sont pas chez eux qu’il ne s’y serait pas pris autrement. Soucieux, a-t-il fait savoir, de circonscrire le début de crise qui menaçait des rapports franco-israéliens plutôt délicats par ailleurs, le porte-parole de la présidence du Conseil, Avi Pazner, s’est évertué tout au long des dernières quarante-huit heures à arrondir les angles, commençant par soutenir que les propos de l’impétueux général avaient été mal compris pour ajouter aussitôt : « Il a pris soin d’inscrire ses déclarations dans le contexte de son attitude, qui est que la place des juifs est en Israël. » À cela, le grand rabbin Joseph Sitruk a déjà répondu : « Nous sommes une partie de l’âme de la France. »
La riposte la plus cinglante sera sans doute venue du président de l’Assemblée nationale, Jean-Louis Debré, qui a relevé que Sharon avait manqué une occasion de se taire, que ses déclarations sont inadmissibles, inacceptables et irresponsables, enfin qu’elles sont « l’expression d’une hostilité à l’égard de la France ». C’est bien vrai que l’homme ne passe pas pour être un grand ami de l’Hexagone, mais il semble, cette fois, avoir réussi l’incroyable performance de menacer sérieusement les rapports bilatéraux en même temps qu’exacerber les tensions intercommunautaires.
Le tableau qui s’offre aujourd’hui, point du tout déplaisant vu du côté arabe, est que le chef du gouvernement s’enfonce un peu plus chaque jour dans ce véritable marécage que sont les rapports internationaux. Après s’être aliéné dans l’affaire du « mur », sa propre Cour suprême puis la Cour internationale de justice, et à propos de Gaza l’aile dure de sa majorité, le voici maintenant confronté à des nouvelles difficultés dont il aurait volontiers fait l’économie. Avec la perspective d’une crise ministérielle qui se précise dangereusement depuis hier. Ce qui ne devrait nullement encourager Shimon Peres à jouer les anges salvateurs.
Christian MERVILLE
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