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IMPRESSION Les maisons de l’été

Par ma fenêtre, la mer de plus en plus bleue. La grande roue de la corniche, inerte, comme un soleil de midi. L’air est opaque d’humidité et de lumière laiteuse, et l’ombre, trop courte. Le drapeau du Sérail semble en berne, mais il se redresse parfois avec nonchalance pour saluer un vent qui passe. Le flamboyant centenaire, on le croyait mort. Il a refleuri. L’été vient de s’abattre sur Beyrouth, et l’on croit entendre sa masse phénoménale qui englue et le prêche de la mosquée, et le bourdonnement de la rue et le gémissement des grues dans une même soupe sonore. Chez nous, c’est tout petit. On n’a jamais eu besoin d’aller bien loin pour partir en vacances. C’est plage ou montagne, ou les deux. L’idée de prendre un avion pour se retrouver sur d’autres plages, d’autres montagnes, ou les deux, est plutôt récente. Mais qu’on choisisse de rester, c’est qu’une maison nous aimante. Une maison dans le Metn, entre pommes et pêches, revigorée de sources claires, où les enfants dessinent et lisent, font quelques tours de vélo et mettent leur petite laine à la tombée du soir. Une maison dans les pinèdes, noyée dans des concerts d’élytres qu’à force, on n’entend plus. Un rêve d’ancêtre, à Deir el-Qamar, où l’on s’ébaudit entre cousins à l’ombre des arbres généalogiques, autour des fontaines et sur la place toujours en fête. Une maison dans la Békaa, écrasée, le jour, de chaleur sèche. La nuit, quand la lune l’aura figée dans une coulée blanche et froide, les voisins afflueront, et l’arak réchauffera les cœurs et déliera les mots. Une maison dans ces villages de sports d’hiver où ça fait plutôt drôle de se trouver l’été, les pieds tout à coup plus légers, les bras offerts au soleil triomphant, loin de la contrainte des après-skis et des anoraks. À la neige fondue, comme un rideau qui se lève, succède un paysage surprenant, et le spectacle continue.Une maison dans le Nord, où la montagne, plus jeune, culmine plus qu’ailleurs et s’enferme l’hiver dans un secret de glace. D’année en année, on se promet d’y revenir plus tôt pour les roses trémières, pour le cerisier dont les fruits à peine arrondis ne réjouissent que les merles. Mais on arrive toujours trop tard. Une maison dans le Sud retrouvé, qui intimide encore d’avoir été si longtemps inaccessible, mais qui veille à l’ombre des tonnelles comme un rêve éveillé. Ces maisons nous racontent. D’un été à l’autre, elles gardent les trésors des enfants, et leurs murs retentissent encore de rires en cascades et de petits chagrins. D’un été à l’autre, on se dit qu’il est temps de virer la balancelle rouillée, le tricycle rouge, le lit à barreaux. Mais la nostalgie l’emporte et les objets y gagnent un bref sursis. Le temps de retenir un peu le temps et tout l’amour qu’il garde. Le temps de ne pas oublier que dans la maison de l’enfance, on sera toujours un enfant. Fifi ABOUDIB
Par ma fenêtre, la mer de plus en plus bleue. La grande roue de la corniche, inerte, comme un soleil de midi. L’air est opaque d’humidité et de lumière laiteuse, et l’ombre, trop courte. Le drapeau du Sérail semble en berne, mais il se redresse parfois avec nonchalance pour saluer un vent qui passe. Le flamboyant centenaire, on le croyait mort. Il a refleuri. L’été vient de s’abattre sur Beyrouth, et l’on croit entendre sa masse phénoménale qui englue et le prêche de la mosquée, et le bourdonnement de la rue et le gémissement des grues dans une même soupe sonore.
Chez nous, c’est tout petit. On n’a jamais eu besoin d’aller bien loin pour partir en vacances. C’est plage ou montagne, ou les deux. L’idée de prendre un avion pour se retrouver sur d’autres plages, d’autres montagnes, ou les deux, est...