C’est une bien étrange mission qu’entreprend depuis hier Mohammed el-Baradei, avocat d’une cause, il faut le craindre, d’avance perdue. Et le choix d’Israël comme première étape de son périple n’est pas pour lui faciliter la tâche. Le brave directeur de l’Agence internationale de l’énergie atomique doit en effet plaider un dossier fort impopulaire dans une région devenue depuis longtemps la poudrière du monde : celui d’un Moyen-Orient dénucléarisé. Si l’entité sioniste n’a jamais fait mystère de son hostilité à toute idée d’adhésion au Traité de non-prolifération et même de visites d’inspecteurs de l’AIEA, le gouvernement Sharon est allé plus loin encore au cours des dernières heures. Soutenu par son homologue américain, le chef de la diplomatie Sylvan Shalon a soulevé le cas du programme civil de l’Iran, un pays soupçonné de vouloir à tout prix acquérir cette apocalyptique bombe, objet de toutes les convoitises, de toutes les craintes aussi de ceux qui... la possèdent déjà. Le général Aharon Zeevi Farkash, chef des renseignements militaires de Tel-Aviv, parle d’une arme nucléaire iranienne d’ici à 2007, occultant au passage l’existence de son propre arsenal, estimé à non moins de 200 ogives. Mais il faut comprendre, et le subtil distinguo n’aura pas échappé aux esprits les plus malintentionnés, qu’il s’agit là d’un armement destiné à assurer la défense d’un minuscule État, cerné par de puissants voisins qui attendent l’heure propice pour le rayer de la carte du globe. On voit d’ailleurs, dans les territoires palestiniens qui furent autonomes en des temps lointains, à quoi en est réduite une « armée de défense » pour assurer la survie des citoyens israéliens.
Le manque de coopération, voilà ce qui est reproché à l’Iran par le conseil des gouverneurs de l’AIEA, et aussi son refus répété de fournir les renseignements permettant de faire la preuve qu’il ne cherche pas à acquérir la bombe. Il existe un précédent à une telle logique : hier encore, l’Irak était sommé, les inspecteurs de l’UNSCOM n’ayant pu découvrir les fameuses armes de destruction massive, d’en démontrer l’inexistence. Saddam Hussein ayant eu l’impudence de ne pas s’exécuter, on a bien vu ce qu’il lui en a coûté – ainsi qu’à son pays.
D’une touchante candeur – on n’ose la qualifier de désarmante –, el-Baradei avouait, alors qu’il s’apprêtait à prendre son bâton de pèlerin, ne pas se faire d’illusions sur ses chances de succès, tout en laissant indirectement entendre que son périple devait être interprété comme un geste en direction des pays arabes et musulmans qui accusent l’agence d’avoir en ligne de mire le seul programme iranien. La situation est d’autant plus grave qu’à plus d’une reprise, les officiels israéliens ont menacé de détruire les installations nucléaires iraniennes comme ils avaient détruit en juin 1981 le site irakien de Tammouz qui abritait le réacteur Osirak. Ils jouiraient, viendraient-ils à entreprendre une telle mission, de la neutralité bienveillante, pour ne pas dire d’un encouragement, de cette Amérique bushienne, trop heureuse de voir son protégé régional s’acquitter d’une tâche qu’il lui répugne d’accomplir alors qu’approche la date de l’échéance présidentielle.
L’amiral Ali Chamkhani a d’abord réagi timidement, faisant planer la menace d’une rupture avec l’AIEA, avant de se montrer plus ferme : « Les USA et les autres ennemis de la République islamique, a-t-il dit, doivent savoir que nous répondrons de toutes nos forces à une action militaire contre notre pays », avant d’ajouter que la riposte « ne sera pas limitée dans le temps et l’espace. »
Mais que les faux Cassandre ne se dépêchent pas de jubiler : l’Armageddon n’est pas pour demain. Pragmatiques comme ils savent l’être, les Iraniens ont bien vite détecté la manœuvre. Tout ce branle-bas, ont-ils jugé, vise à couvrir le caractère dangereux du programme nucléaire israélien au moment où le directeur de l’AIEA se trouve en Israël.
Avoir aujourd’hui à traiter avec Washington présente un avantage : le machiavélisme n’étant pas le fort des néoconservateurs, il est aisé de voir rapidement clair dans leurs calculs. Ce qui, peut-être, accroît les risques, mais évite les surprises.
Christian MERVILLE
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