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Actualités - Opinion

Impression Svalbard

Il y a bien un pays qui ne vous réclame aucun droit d’entrée, ni visa, ni permis de séjour, ni contrôle d’immigration, et dont le taux d’imposition sur le revenu est fixé à 15,8%. Bienvenue dans l’archipel norvégien du Svalbard, 79e latitude Nord, chef-lieu : Longyearbyen, 1700 habitants. Sur ces terres reculées de l’Arctique, la seule exigence est une bonne capacité de survie. On ne peut pas y naître : rien n’y est prévu pour les accouchements. On ne peut pas y mourir : les neiges éternelles n’autorisent pas de sépulture. On ne peut s’y trouver ni handicapé ni au chômage : aucune structure ne viendrait à votre secours. Mais on dit qu’on y gagne bien sa vie. Petit bilan des avantages, vus du Liban : d’abord le visa. Que ne ferait-on chez nous pour s’épargner la corvée des visas et le regard suspicieux des autorités « délivrantes », leurs exigences, leurs restrictions et leur parcimonie. J’en connais qui ont envoyé femme et enfants se faire naturaliser ailleurs pour garantir leurs voyages ultérieurs et leur liberté de circuler. Alors, ce Svalbard, inhospitalière terre d’accueil, on y est en Norvège sans visa norvégien. Et d’un. C’est comme le Canada, mais – tant pis –, sans les avantages sociaux. Et de deux. On peut y travailler et envoyer de l’argent à sa famille. Autant pour le trois. Ceux qui ont fait fortune dans la bimbeloterie, sous les tropiques, au début du siècle dernier, n’étaient pas à meilleure enseigne. En Amazonie ou en Afrique, la jungle est la jungle, et les maladies, les moustiques, l’ignorance de la langue, l’insécurité, l’absence de couverture sociale, les difficultés d’acclimatation n’étaient pas différents. C’était l’enfer vert, le diable Vauvert, on y travaillait, mangeait, buvait et dormait comme des bêtes. Mais retour au pays, on vous auréolait de gloire dans ce trois pièces cravate, taillé sur mesure, comme dans la photo. C’était l’uniforme de l’audace, l’habit de lumière, la panoplie de l’oncle d’Amérique, d’où que l’on vienne. Mais l’émigration n’est plus ce qu’elle était. Il n’y a plus de nouveaux mondes à conquérir. Les uns ploient sous la misère et les guerres, les autres n’aspirent qu’à la joie simple d’une vie sans surprises, mais sans éclat, impôts payés, prébende proscrite, éducation, santé, retraite assurées, la télé, les bars, les restos, un peu de sport et de clubbing pour s’évader comme partout ailleurs, et l’attente des vacances. Reste ce monde blanc, sur la ceinture arctique, comme la page ultime d’un cahier débordant de ratures, de taches et de remords, comme une dernière chance de repenser le monde en se faisant une virginité. Le temps y passe comme une journée sans fin, où la nuit durerait six mois et le jour les six autres. Quand il fait clair, la lumière est crue et sans chaleur, comme diffusée par un tube fluorescent. Que la neige fonde, et les paysages sont ras, sans relief, écrasés par le souvenir du gel, verts et roux à perte de vue, propices aux transhumances. Qu’adviennent les premiers flocons, et c’est une pénombre bleue qui s’installe alors que s’affairent lourdement les travailleurs de la longue nuit. Plus tard ils rentreront s’envelopper dans les murs de leur maison, dernier carré de chaleur, de douceur et de nostalgie, dernier retranchement de la vie, quand tout le reste est consacré à la gagner. Voici donc que le Svalbard se propose à nous comme une blanche Amazonie. Qu’y ferions-nous ? Ce que nous savons faire. Tout y est à faire, dans une autre dimension. Si une deuxième vie nous était offerte et qu’elle nous précipitait là, nous saurions y trouver les règles d’or du mieux-vivre ensemble, dans une nature où la solidarité est vitale pour tous. Dans la longueur des nuits et des jours nous viendraient sans doute les idées qui rendent heureux. Que nous importerait le gel ? Sous le soleil radieux de nos étés magiques, avec nos quatre vraies saisons entre montagne et Méditerranée, j’en connais qui s’étiolent. Dans le désordre de nos institutions, dans l’attente du règlement des conflits régionaux et de l’issue des prochaines présidentielles, c’est l’intelligence que l’on gèle, les initiatives que l’on décourage, la créativité que l’on hypothèque. Qu’on nous donne un Svalbard, une terre fut-elle ingrate, un paradis blanc où tout serait à commencer. Fifi ABOUDIB
Il y a bien un pays qui ne vous réclame aucun droit d’entrée, ni visa, ni permis de séjour, ni contrôle d’immigration, et dont le taux d’imposition sur le revenu est fixé à 15,8%. Bienvenue dans l’archipel norvégien du Svalbard, 79e latitude Nord, chef-lieu : Longyearbyen, 1700 habitants. Sur ces terres reculées de l’Arctique, la seule exigence est une bonne capacité de survie. On ne peut pas y naître : rien n’y est prévu pour les accouchements. On ne peut pas y mourir : les neiges éternelles n’autorisent pas de sépulture. On ne peut s’y trouver ni handicapé ni au chômage : aucune structure ne viendrait à votre secours. Mais on dit qu’on y gagne bien sa vie.
Petit bilan des avantages, vus du Liban : d’abord le visa. Que ne ferait-on chez nous pour s’épargner la corvée des visas et le regard...