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Actualités - Opinion

Impression Ce jour-là

La guerre aurait eu vingt-neuf ans. Ce 13 avril 1975, qui s’en doutait, rien ne serait plus jamais comme avant. C’était dimanche. Il faisait chaud. Beyrouth était encore désert à l’heure des grasses matinées. Le week-end n’était pas encore fini pour ceux qui profitaient en montagne des dernières descentes et des premières floraisons. Dans les rues, les jacarandas émergeaient des tapis mauves et suaves que le printemps étalait déjà à leur pied. L’air chargé de pollen portait aussi des effluves marins qui réveillaient en chacun des envies de vacances et de plage. Un soleil écrasant ondulait sur l’asphalte. Un banal dimanche d’avril, qui suintait la douceur et l’ennui. Le lendemain, lundi ramènerait sa routine. Les tragédies sans nom, on les baptise de dates, de crainte que l’Histoire n’en ignore. Les rues sont pleines de ces étiquettes chiffrées. Ça commence comme un bouleversement irréversible. Ça finit comme une adresse. Les Égyptiens se promènent toute l’année sur le pont du 6 octobre. Aurons-nous jamais une avenue du 13 avril ? Les Américains n’ont pas fini de raconter le bol de céréales qu’ils ont mangé le 11 septembre, quand tout à coup… Il y en a eu des chroniques sur le thème de « que faisiez-vous ce jour-là ». Parce que les jours de tragédie, justement, on ne faisait rien de particulier. Mais ce rien, après coup, a valeur de victoire. Les céréales du lendemain ont un goût de «j’ai survécu». Ça leur donne une saveur incomparable. Oui, que faisiez-vous, le 13 avril 1975, si toutefois vous étiez né ? Sans doute aviez-vous mis au four un gratin pour le déjeuner dominical, ou bien le plafonnier de la salle de bains s’était détaché. Maria s’est cassé la cheville dans un accident de cheval. Joe avait eu une crise d’appendicite. Michel s’était endormi, le livre de Peyrefitte sur la Chine lui était tombé des mains. Il y avait à l’Unesco un Salon du livre arabe, plein de pamphlets sur la cause palestinienne. Des intellectuels de tout poil y défilaient. C’était encore la guerre froide. Les communistes avaient jeté la cravate. Ils affichaient un mépris hautain envers le capitalisme ambiant. Une représentation de la troupe Caracalla était programmée dans l’après-midi. Une balle perdue. La danseuse étoile restera paralysée. Ça s’est passé très vite. Un attentat, le matin, à la sortie de l’église. Un mort. L’après-midi la revanche. Le bus de Aïn el-Rammaneh. Un carnage. La suite sera faite de recrudescences, d’appels au calme, de balles traçantes, de balles perdues, de tireurs embusqués, d’attaques nocturnes, de barrages, de victoires et de défaites qui ne signifient plus rien, et d’obus, avec leurs bruits de fin du monde. Sommes-nous revenus à l’école ce lundi-là? Je ne sais plus. À chaque accalmie nous voulions croire que c’était fini, que la vie reprendrait son cours, que les vacances seraient les vacances et l’ennui, l’ennui. Vingt-neuf ans. Des morts, des départs, des retours, des non-retours. Qui sait encore pourquoi tout ça a commencé? Au regard de l’Histoire, le 13 avril n’aura marqué qu’une interminable succession d’incidents de plus en plus tragiques, de plus en plus gratuits. Le Liban ne faisait alors qu’absorber les résonances d’une région vouée à l’instabilité. Depuis qu’il n’y a plus grand-chose à attiser chez nous, le feu se déplace ici ou là, au gré des intérêts des plus forts. C’est avec une compassion désabusée que nous regardons faire, en Palestine, en Irak, en Afghanistan, en Afrique. Comme nous un jour, ceux qui survivront croiront oublier. Comme nous, ils chercheront à partir, craindront de ne jamais revenir, puis ne résisteront pas à l’appel de l’enfance. Comme nous ils s’habitueront au pire, en priant de ne pas connaître le pire du pire. Comme nous ils retrouveront les petits et les grands soucis d’un quotidien normal. Et dans le menu plaisir du café matinal, des gardénias qui bourgeonnent et du soleil qui poudroie, dans ces dimanches ternes où l’on n’aura prévu qu’un bon livre, un déjeuner amical, quelques rangements, comme nous ils se croiront heureux et dans l’éclat de leurs yeux on croira lire : Tout de même, c’est bon la vie! Fifi ABOUDIB
La guerre aurait eu vingt-neuf ans. Ce 13 avril 1975, qui s’en doutait, rien ne serait plus jamais comme avant. C’était dimanche. Il faisait chaud. Beyrouth était encore désert à l’heure des grasses matinées. Le week-end n’était pas encore fini pour ceux qui profitaient en montagne des dernières descentes et des premières floraisons. Dans les rues, les jacarandas émergeaient des tapis mauves et suaves que le printemps étalait déjà à leur pied. L’air chargé de pollen portait aussi des effluves marins qui réveillaient en chacun des envies de vacances et de plage. Un soleil écrasant ondulait sur l’asphalte. Un banal dimanche d’avril, qui suintait la douceur et l’ennui. Le lendemain, lundi ramènerait sa routine.
Les tragédies sans nom, on les baptise de dates, de crainte que l’Histoire n’en ignore. Les...