Chafic Abboud est parti à l’âge de 78 ans alors qu’on le savait loin d’avoir épuisé toute sa verve d’artiste. Sa carrière de peintre, sacerdotale « comme un épicier, tous les matins à 8 heures, je suis à l’atelier », fut vécue à Paris, depuis 1947. On lui connaît deux pôles mentaux : à Paris, le quartier Montsouris, autour du parc du même nom, et son village natal de Mhaidseh, au Liban, dans le Metn.
Paris
Roger Van Ginderthal, une éminence de la critique d’art d’après-guerre, qui avait soutenu de grands noms de l’époque comme Hartung ou Bissière, a pu dire de lui : « Abboud, c’est le grand peintre ! » Mais, s’empressant d’y mettre un bémol, il ajoutait « le grand peintre de sa génération, bien sûr ! » Ceci dans les années 60, Hartung et Bissière étant les aînés de Abboud, il disait : « Je partage les soucis et les intérêts d’une famille de peintres dont le fonds commun est l’abstraction lyrique élaborée au sein de l’École de Paris. Cela ne nuit pas à mes sources premières. L’appartenance et l’enracinement sont innés, toujours vivants en moi. » Tristement, Abboud dut vivre le déclin de Paris comme capitale mondiale de l’art, et il en souffrit beaucoup, « se réveiller chaque matin, depuis cinquante ans, en se disant : est-ce que ce que je fais a encore un sens ? » Mais la qualité de sa propre peinture n’en souffrit jamais. Si l’abstraction lyrique n’est pas considérée comme un courant majeur en histoire de l’art moderne, au sein même de cette école, Abboud n’en occupe pas moins une place de choix. Et le temps rendra probablement justice aux individualités marquantes de cette « abstraction lyrique » qui fut surclassée par l’Abstract Expressionism américain dont l’apport, dans la même mouvance, était plus distinct. Il y a d’ailleurs lieu de montrer, mais ce n’en est pas ici l’objet, comment Abboud lui-même a dépassé cette « abstraction lyrique ».
Mhaidseh
Abboud s’est expliqué sur l’étiquette « peintre libanais » dont il rejette le bornage. « L’Occident encourage et reconnaît le mode d’être oriental, le fait de célébrer l’Orient picturalement. Ce jeu n’est pas le mien. Je crois à l’indépendance de l’art, à sa vie profonde, à ce souffle qui le remanie perpétuellement. » Par contre, quand il parle de Mhaidseh, le voilà qui change de ton : « Le fond (de Mhaidseh) revient et se dessine en nombre de mes toiles ; il est des vues, des paysages, des souvenirs qui vivent en nous. » L’important, du point de vue de la peinture, se résume dans ce commentaire succinct mais de vaste portée : « Il y a chez moi une lumière d’une autre nature. Lumière qui vient de chez nous. » Indubitablement, même abstraite, cette lumière est l’une des clefs qui distinguent sa peinture.
Les mots
Abboud suit assez docilement l’injonction de Matisse à ses élèves : « Il faudra que vous vous coupiez la langue, maintenant vous n’avez plus le droit de vous exprimer qu’avec vos pinceaux. » Au bistrot, parfois, j’essaie sournoisement de l’entraîner sur un sujet tel que couleur et culture, mais, caractéristiquement, il revient à la qualité de la salade ! Peu de peintres ont, autant que lui, eu maille à partir avec le jargon intellectuel. Prié par le conservateur d’une rétrospective sur l’abstraction lyrique au siège de l’Unesco, à Paris, montrant une de ses belles toiles, de se fendre d’une grande idée à propos de sa peinture, il lui adresse ce mot : « J’aime la peinture ! » Au vu de ce que les autres envoient, c’est chiche, mais il en glousse de bonheur ! Pourtant, il laisse un credo qui me revient toujours à l’esprit : « La peinture est ma drogue et mon tourment, je ne cesse de la penser et la repenser ». Faut-il dire combien, nous aussi, nous pensons et repensons sa peinture !
Farid ANDRAOS
* Perspectives
Il y aura d’abord, espérons-le prochainement, une rétrospective à l’Ima, où l’on pourra éprouver avec l’envergure nécessaire, la force de présence de son œuvre, une rétrospective signe de reconnaissance indubitable de cette grande peinture qui nous hante. Puis le Musée Sursock suivra, espérons-le aussi. Les louanges, relayées encore par le Musée de Qatar qui détient de Abboud une collection substantielle d’œuvres de la plus belle qualité...
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Chafic Abboud est parti à l’âge de 78 ans alors qu’on le savait loin d’avoir épuisé toute sa verve d’artiste. Sa carrière de peintre, sacerdotale « comme un épicier, tous les matins à 8 heures, je suis à l’atelier », fut vécue à Paris, depuis 1947. On lui connaît deux pôles mentaux : à Paris, le quartier Montsouris, autour du parc du même nom, et son village natal de Mhaidseh, au Liban, dans le Metn.
Paris
Roger Van Ginderthal, une éminence de la critique d’art d’après-guerre, qui avait soutenu de grands noms de l’époque comme Hartung ou Bissière, a pu dire de lui : « Abboud, c’est le grand peintre ! » Mais, s’empressant d’y mettre un bémol, il ajoutait « le grand peintre de sa génération, bien sûr ! » Ceci dans les années 60, Hartung et Bissière étant les aînés de Abboud, il...