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Actualités - Chronologie

IMPRESSION Cette histoire de pieds...

Jeudi saint. Étrange et émouvante, cette cérémonie, dans toutes les églises du Liban, où le prêtre lavait les pieds des enfants de sa paroisse. Les uns intimidés, les autres graves et d’autres qui répriment à grand-peine un fou rire. C’est tout de même curieux à revivre, cette scène où Dieu s’agenouille devant les hommes pour accomplir ce rituel de serviteur : leur laver les pieds. Depuis Ponce-Pilate, se laver les mains du sang d’un innocent est un geste de lâche. Depuis Jésus, laver les pieds d’un plus humble est un geste de Seigneur. C’était après la Cène, dernier repas ensemble, dernier écho du pain rompu, dernier geste humain de partage, dernier message d’amour et le commencement de tout. Jésus s’est alors levé de table, il a noué un linge autour de sa taille, il a versé de l’eau dans une bassine. « Si parmi vous quelqu’un veut être le chef, qu’il soit d’abord le serviteur de tous. » Pierre s’est révolté : « Non, Seigneur, tu ne me laveras pas les pieds ». On aurait fait de même. Parce qu’il y a d’abord une idée de saleté liée aux pieds. Ils sont notre point de contact avec la terre. Nus, ils accrochent la poussière et la crasse, ils se gercent et leur peau devient rugueuse et épaisse. Je pense à Bel-Gazou, fille de Colette, annonçant à sa mère dans une lettre si émouvante qu’elle s’attachait à aller pieds nus autant que possible, afin de cultiver sur ses plantes le cal précieux, gage de liberté et de vie sauvage. Chaussés, ils dénoncent leur fragilité, la nôtre, montrent du doigt leur nudité impossible, leur absolue nécessité d’un accessoire protecteur. Voilà pourquoi ça peut être comique, un pied. À cause de cette fragilité qu’il nous montre chez l’autre, que nous refusons de voir chez nous. Tant de récits de campagnes où les soldats luttaient contre l’épuisement pour ne pas se faire voler leurs bottes. Souvent leur survie dépendait de cette semelle que la nature leur a refusée. Les pieds sont aussi d’étonnants récepteurs. Les Asiatiques l’ont compris, qui soignent les organes inaccessibles en les cherchant du pouce entre les plis des orteils, dans la topographie mystérieuse de la pointe et du talon. Dans les pieds se niche aussi une sensualité cryptée que peu reconnaissent, tant les tabous sont tenaces autour de cette partie de notre anatomie, à la fois évidente et difficile à montrer. Comment oublier cette scène récurrente dans le chef-d’œuvre du cinéma chinois Épouses et concubines, le son des grelots martelant les pieds de la favorite, les yeux fermés, les sens en fusion. Les pieds racontent aussi les chemins et les parcours. Un juif n’accepterait jamais d’hériter des chaussures d’un mort, pour ne pas mettre ses pas dans les siens. Virginia Woolf a construit son roman Jacob’s Room sur les pantoufles au pied du lit qui avaient gardé l’empreinte des pieds de l’absent. De cette contemplation avait jailli l’histoire d’un homme. Qu’est-ce qu’une vie sinon un chemin parcouru ? Le prêtre est penché, il tient délicatement la cheville de l’enfant, verse l’eau, éponge avec un linge, pose ses lèvres sur la peau purifiée. Et l’enfant observe, sans vraiment comprendre, cette grande personne à genoux, avec ses gestes humbles, cette eau froide qui ruisselle, ce linge doux, ce baiser qui ne ressemble à rien de familier. Confusément, il sait que quelque chose de grave est lié à ses pieds. Quelque chose qui le retient à la terre sur laquelle il marche, à la vie qui frémit en dessous. Quelque chose qui promet de guider ses pas, de lui offrir un nouveau départ, vierge des boues amassées, de le garder debout, avec cet élan vers le haut qui fait de lui un homme. Plus tard il comprendra ce geste, et tout ce qu’il comporte d’attention, de protection et de fermeté, et tout l’engagement qu’il induit pour un chef de porter les pieds de ses ouailles sur les chemins du dépassement. Peut-être nous en voudra-t-il alors de la complaisance avec laquelle nous acceptons la petitesse de ceux qui prétendent nous gouverner. Fifi ABOUDIB
Jeudi saint. Étrange et émouvante, cette cérémonie, dans toutes les églises du Liban, où le prêtre lavait les pieds des enfants de sa paroisse. Les uns intimidés, les autres graves et d’autres qui répriment à grand-peine un fou rire. C’est tout de même curieux à revivre, cette scène où Dieu s’agenouille devant les hommes pour accomplir ce rituel de serviteur : leur laver les pieds.
Depuis Ponce-Pilate, se laver les mains du sang d’un innocent est un geste de lâche. Depuis Jésus, laver les pieds d’un plus humble est un geste de Seigneur. C’était après la Cène, dernier repas ensemble, dernier écho du pain rompu, dernier geste humain de partage, dernier message d’amour et le commencement de tout. Jésus s’est alors levé de table, il a noué un linge autour de sa taille, il a versé de l’eau dans une...