Ce n’est pas que l’actualité soit avare de sujets. Mais les sujets parfois me tombent des mains. Je viens de lire ceux du bac en France : série littéraire : « Doit-on tout attendre de l’État ? », « La notion d’inconscient psychique est-elle contradictoire ? ». Série scientifique : « Les hommes ont-ils besoin d’être gouvernés ? », « Faut-il chercher à tout démontrer ? » Série économique : « Qu’est-ce que comprendre autrui ? », « Toute vérité est-elle démontrable ? ». Ils ont à peine dix-huit ans, des antisèches plein les poches depuis un mois, des notules et des morceaux choisis épinglés sur toutes leurs surfaces épinglables, dans l’espoir que ça finisse par se clouer tout seul dans la tête. C’est que dans cette ultime épreuve initiatique qu’est le bac, il faut avoir bien appris le mode d’emploi avant de prétendre vivre. En mon temps, j’avais résolument présenté mon sujet, fait appel aux plus grands esprits pour étayer ma thèse et à des esprits tout aussi grands pour la contredire. Comme convenu, la synthèse donnait raison à tout ce beau monde, et en remettant ma copie j’avais confusément compris que je savais en gros tout ce qu’il y avait à savoir. Que tout le monde a raison s’il le prouve, et que tout le monde a tort s’il se trouve quelqu’un d’autre pour le prouver.
En sortant de Nanterre, rue de la Folie, là où les « Babs » étalent leur pacotille de cuirs puants et leurs bijoux de rois nègres, je me suis offert un anneau yin et yang. Vous savez, ces deux paramécies, l’une blanche, l’autre noire qui se mordent la queue dans un cercle. Ce n’est pas vrai qu’elles s’emmêlent. La frontière est claire entre l’une et l’autre. C’est tout blanc ou tout noir, même si l’une des deux valeurs est plus présente quand l’autre se réduit. Ce qui est intéressant est le moins visible : c’est le petit point, l’œil de la bête, noir pour la blanche, blanc pour la noire. Ce qui est intéressant, c’est le regard. Alors quand le sujet me tombe des mains, je ferme les yeux et je pense à une couleur.
Je pense au rose. Celui de la vie telle qu’on voudrait la voir. Couleur puérile des choses dérisoires. Dans le désordre : les nuages au coucher du soleil, la barbe à papa, et toutes les sucreries sucrées des foires : guimauve, bonbons, sucettes et berlingots. Le rose, sans doute la première couleur industrielle, issue de la betterave, des cerises et des fraises, de tous les fruits parfumés qui laissent longtemps sur la langue la saveur d’une couleur. Et puis la fleur, avec son évidence, sa certitude tellement absolue qu’on croit toujours manquer d’imagination quand on y pense, cette rose. Première déclinaison, deux syllabes, « l’absente de tout bouquet », l’idée même de la fleur. Ses pétales frais comme des joues, son parfum doux-amer à l’élégance distante, à mille lieues de la sensualité tumultueuse du jasmin. Rose, la couleur des filles, nuance délicate de la peau. Les peintres la déclinent en incarnat, cuisse de nymphe, évocations de textures et d’émotions. Être une paramécie du yin avec un petit œil rose. Un petit point minuscule dans le gros de la tête, pour voir la vie en doux et la prendre comme elle passe, parfois insupportable. Faut-il chercher à tout démontrer…
Fifi ABOUDIB
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