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Actualités - Chronologie

UN LIVRE Une fleur pour Miss Flannery

Si je vous dis qu’elle élevait des paons dans une ferme du Sud des États-Unis, qu’elle était blanche, écrivain et catholique à tous crins, je ne mentirais pas. Mais je ne vais vous parler que du livre qu’elle n’a pas écrit, puisque ce sont ses lettres (choisies, après sa mort par une amie) qui ont été publiées en France par Gallimard en 1984 et sont aujourd’hui rééditées, chez Gallimard aussi, dans cette très précieuse collection qu’est «L’imaginaire», et que l’on trouve à Beyrouth, pour peu que l’on s’adresse à de bonnes librairies (1). Les lois de la génétique avaient frappé Flannery O’Connor d’un lupus héréditaire, maladie rare et incurable. Sa correspondance, qui nous intéresse ici, pas plus que son œuvre n’ont cependant souffert de ce handicap : au contraire, dans ses très rares allusions à son mal (quand, par exemple, elle est contrainte de faire un séjour à l’hôpital), elle a recours à l’humour tonique qui la protège parfaitement du statut de victime, et c’est une femme en pleine possession d’elle-même que nous rencontrons à travers ces lettres et l’on peut aborder sans crainte ce volume qui a pour titre L’habitude d’être: la voix qui s’élève de ces pages est une voix forte, dynamique en diable, qu’elle nous parle des domestiques noirs, d’un pasteur bougon, de sa mère – la tendresse amusée – ou des romans qu’elle est en train d’écrire. Oui, la forte voix d’une personne qui ne doute ni d’elle-même, ni de sa vocation, ni de la vérité du christianisme catholique qu’elle pratique et au nom duquel elle sonde les êtres et le monde. La dignité de cette grande malade, qui écrit sur sa vie quotidienne, ses soucis d’écriture, les volailles de la cour ou les visites d’amis de passage, est empreinte d’une gaieté qui doit autant à l’intelligence qu’au cœur, une intelligence et un cœur sans autre limite que celle de la lucidité, sans autre vecteur que celui d’une spiritualité robuste, sans autre moteur que celui d’un amour passionné de la vie qui la lie aux choses et aux êtres dont elle choisit de parler. Comme toujours chez les écrivains d’élite, son style est d’une simplicité, une belle simplicité, qui se moque des pièges de l’affectation ou de l’exagération: elle raconte et se raconte avec des phrases pleines de vivacité, de sobriété et de l’indispensable distance nécessaire pour communiquer. Imaginez la Géorgie du milieu du XXe siècle, un cadre rustique et bourgeois à la fois, la place qu’y occupent deux races aux notables différences culturelles, imaginez une jeune femme extrêmement douée, habitée par le talent de vivre et d’écrire, vaillante devant les corvées de la ferme ou de son métier d’écrivain (aller par exemple prononcer des conférences qui ne sont pas toujours bien comprises), simple, comme tous les êtres d’élite; imaginez l’auteur comme une personnalité singulière, qui brise les conformismes et avance dans la vie les yeux ouverts, le regard juste et la drôlerie en alerte constante, même quand elle parle de la nécessité nouvelle de porter des béquilles, sans en faire une histoire. Le choix de ces lettres est dû à son amie Sally Fitzgerald et leur traduction française à Gabrielle Rolin, qui fut une de ses correspondantes. On en reste ravi. Vous sentez, là, vous les «hypocrites lecteurs» de mon article, que je n’en dirai pas plus long, et vous avez raison. Alors, courez acheter ou commander ces quelque 400 pages, pour vous procurer «le plaisir du texte» que j’ai retrouvé intact dix-sept ans après l’avoir lu pour la première fois. Oui, courez, «l’habitude d’être» ne doit pas attendre plus longtemps. Amal NACCACHE (1) Moi j’ai enfin trouvé la mienne, dans le centre-ville, et je me sens reposée depuis. Appartenant à une amie, dirigée par un professionnel de la librairie, silencieuse et calme, elle me procure, depuis son ouverture, une paix de l’échange entre la lecture et ses coûts, entre la lecture et la pauvreté qualitative des livres habituellement importés au Liban.
Si je vous dis qu’elle élevait des paons dans une ferme du Sud des États-Unis, qu’elle était blanche, écrivain et catholique à tous crins, je ne mentirais pas. Mais je ne vais vous parler que du livre qu’elle n’a pas écrit, puisque ce sont ses lettres (choisies, après sa mort par une amie) qui ont été publiées en France par Gallimard en 1984 et sont aujourd’hui rééditées, chez Gallimard aussi, dans cette très précieuse collection qu’est «L’imaginaire», et que l’on trouve à Beyrouth, pour peu que l’on s’adresse à de bonnes librairies (1).
Les lois de la génétique avaient frappé Flannery O’Connor d’un lupus héréditaire, maladie rare et incurable. Sa correspondance, qui nous intéresse ici, pas plus que son œuvre n’ont cependant souffert de ce handicap : au contraire, dans ses très rares...