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Actualités - Opinion

Impression Chair

Je n’ai pas encore vu La Passion selon Mel Gibson, mais les quelques photos de cette crucifixion parues dans la presse m’ont désolée. Les Christ qu’on nous a toujours donné à voir, ceux du Moyen Âge comme ceux de la Renaissance, ceux des expressionnistes comme celui de Rouault, ont en commun leur visage triste et doux, et leur grande lassitude. Même en forçant le trait, on n’est jamais allé plus loin que de montrer quelques gouttes de sang perlant autour de la couronne d’épines, d’autres au creux des mains, sur le dos des pieds et à l’entaille du flanc. Chacun, à des époques différentes, a pu mesurer, rien qu’à ces pauvres signes, l’endurance d’un corps qui ne tient au bois que par ses plaies, l’infinie patience de cette âme qui s’écoule, qui prend encore le temps de rassurer et de pardonner. Chacun a pu mesurer l’infinie lenteur de ce chemin de croix sous le fouet des gardes, et l’extrême humiliation de Dieu livré à la haine des hommes. Le Christ de Mel Gibson ne laisse aucune place à l’imagination, ni même, me semble-t-il, à la compassion ou à l’empathie. Écorché, lacéré, laminé, roué, broyé, sanguinolent, plus rien dans ce bifteck anthropomorphe giclé d’hémoglobine ne suggère la douleur, tant elle est à son apogée, au-delà du ressenti, à la limite même de sa propre conscience. Déjà dans l’inhumain mais plutôt dans le registre du cadavre que de la transfiguration, ce Christ-là cède à l’horreur et à son corollaire le voyeurisme toute la dimension divine de son agonie. À l’heure où les salles sont prises d’assaut aux USA et finalement en France où il a frôlé l’interdiction, le film de Mel Gibson attise le débat épineux sur le « déicide » des juifs et les origines de l’antisémitisme chrétien. Mon propos n’est pas de savoir qui l’a crucifié. Je fais partie de ceux qui croient que Jésus est mort pour effacer les péchés du monde. À partir de quelques images aperçues çà et là, mon premier sentiment est que l’outrance nuit au message. Trop de ketchup tue le ketchup. Sans doute le parti pris de pudeur des vieilles représentations familières fut-il dicté par un calcul d’impact plus subtil. À l’approche de Pâques, serons-nous sensibles à ce paquet de chair qui crie sa matière, comme l’ont fait tant d’humains torturés à travers les âges et les continents ? Ou bien, les yeux dans ces yeux tant de fois peints, gravés, imaginés, songerons-nous, par-delà le corps et sa souffrance à la seule douceur de ce Dieu qui fut d’abord le Verbe ? Un Dieu qui a offert aux hommes le plus beau et le plus douloureux des vocables, « aimer », et sa dimension universelle. La douleur finit toujours par lâcher sa morsure. Le pardon a construit une nouvelle humanité. Fifi ABOUDIB

Je n’ai pas encore vu La Passion selon Mel Gibson, mais les quelques photos de cette crucifixion parues dans la presse m’ont désolée. Les Christ qu’on nous a toujours donné à voir, ceux du Moyen Âge comme ceux de la Renaissance, ceux des expressionnistes comme celui de Rouault, ont en commun leur visage triste et doux, et leur grande lassitude. Même en forçant le trait, on n’est jamais allé plus loin que de montrer quelques gouttes de sang perlant autour de la couronne d’épines, d’autres au creux des mains, sur le dos des pieds et à l’entaille du flanc. Chacun, à des époques différentes, a pu mesurer, rien qu’à ces pauvres signes, l’endurance d’un corps qui ne tient au bois que par ses plaies, l’infinie patience de cette âme qui s’écoule, qui prend encore le temps de rassurer et de pardonner....