Ça doit être ça, un phénomène de société : coup sur coup, deux magazines français dits féminins se penchent sur le mariage sans se concerter. Dans Elle, Alix Girod de l’Ain analyse le film creux de Julia Roberts, Mona Lisa’s Smile, dans lequel une prof, célibataire et pas tout à fait heureuse de l’être, prétend libérer les jeunes pensionnaires d’un collège américain des années cinquante en leur présentant des perspectives autres que le rêve conjugal. Cette critique des femmes en quête d’un parti à tout prix, ce sont les Libanaises qui en ont fait les frais dans la livraison de Marie-Claire du mois de février. Vous avez bien lu, les filles : on y parle de vous, et pas qu’en bien. D’ailleurs, à peine distribué à Beyrouth, le numéro est épuisé. Celles qui l’ont lu ont pris leur clavier à deux mains pour confier à L’Orient-Le Jour des lettres de protestation.
«Cinq femmes pour un homme ! dit le chapeau. Face à cette pénurie liée à la guerre et à l’émigration, les Libanaises sont prêtes à tout pour se marier : dot, botox et virginité. Le triste reflet d’une société à la fois traditionnelle et tournée vers l’Occident. » Et tout à l’avenant, l’article, bourré d’approximations, de raccourcis et de statistiques hilarantes à force de chercher à prouver n’importe quoi, s’ouvre dans la clinique d’un docteur (on ne saura pas en quoi) où des femmes, brushinguées et maquillées à 10h30, « s’éventent avec un magazine et soupirent ». Ah, cet appel de vent, et ce soupir…Que de perles s’apprête-t-on à écrire en leur nom ! Érotisation de l’attente, sublimation du rendez-vous médical... Mais voilà que le goujat déboule « l’air jovial et important, un mot pour chacune (attention ou compassion ?), fait un peu le coq, puis disparaît dans son cabinet ». Avec qui ? Avec la journaliste de Marie-Claire, à qui il confie d’emblée, lapidaire : « Quinze pour cent de ma clientèle ne me consultent que dans le but de me rencontrer. » Prêtes à tout, on vous l’avait bien dit ! Je vous préviens, docteur, si vous êtes mon gynéco, mon dermato, mon psy ou mon endocrino, nos relations s’arrêtent là. Pour rien au monde je ne voudrais faire partie des 85% restantes qui, elles, ne vous consultent que... pourquoi déjà ? Admirer votre clinique, ou s’éventer avec vos magazines ? Pardon. Ne jouons pas sur les mots. On a bien compris que c’est à votre intégrité, plutôt physique que professionnelle, qu’elles en veulent. Elles veulent toutes vous épouser, n’est-ce pas, et vous, bon prince, « à la différence de beaucoup de Libanais », vous êtes « prêt à épouser une jeune fille, même si elle n’est plus vierge ». Vous avez bien dit jeune fille ? Pardon. Ne jouons pas sur les mots. Bien qu’à partir de là, l’auteur de l’article va s’acharner à prouver que filles ou femmes, les Libanaises sont privées d’hommes en raison de l’expatriation massive de ces derniers, et qu’un combat féroce est engagé entre équipes de cinq femmes pour essayer de conquérir le seul mâle qui leur soit attribué. Normal, dans un pays où « la dette représente 24% du PIB, alors que 30% des 15-25 ans sont au chômage » (à mon avis, ils sont plutôt à l’école ou en fac à cet âge-là. Mais, pardon. Ne jouons pas sur les mots. C’est vrai qu’il y a beaucoup de chômage au Liban). Voilà pour la thèse.
La suite est développée cahin-caha, appuyée sur les déclarations d’une sociologue qui affirme qu’au lendemain de la guerre, les Libanaises ont pris goût à l’autonomie, qu’elles sont «éduquées» (anglicisme pour « instruites »), et qu’elles travaillent. Face à elles, un mâle désarçonné, insuffisamment moderne et ouvert pour leur permettre de conserver leurs acquis, et cherchant « femme belle, beaucoup plus jeune que lui, de préférence vierge et docile, pour s’occuper du foyer ». Carla, infirmière de 36 ans, son amie Sandrine, 38 ans, Michka, 33 ans, qui, elle, a trouvé chaussure à son pied, Patricia, 31 ans, et Scarlett, 45 ans, racontent leur rapport au célibat. Cinq femmes, statistiques obligent. La seule qui s’est mariée sirote un café blanc. Plus besoin de chercher son mari dans le marc. Elle se sent morveuse, lâcheuse, dit que le Liban, c’est comme un harem où l’on déjeune, se maquille, s’habille et discute entre filles. Bon, il y a là-dedans pas mal de choses qu’on ne ferait pas avec des garçons, mais pardon ! ne jouons pas sur les mots. Carla vous dira tout sur la virginité : comment s’éclater, et pas que l’hymen, quand papa attend encore au salon, à 3h du mat, à 36 ans ? Sandrine en connaît un rayon sur le botox, la pince mannequin et le silicone. Elle, elle dit non merci, et fustige les clônes qui cherchent mari en ville. Patricia s’est fait une raison. Les hommes n’épousent pas les femmes qui ont une opinion. Ils continuent à leur faire des confidences, une fois mariés avec une autre. S’ils les épousaient, à qui se confieraient-ils ? Scarlett a choisi la paix. Même sans mari, elle a sa place dans cette société, et sa place dans la maison de son enfance. Que l’amour advienne, il sera le bienvenu. Mais pas de quoi se botoxer ! Donc voilà, cher journal, vous nous aurez parlé de cinq femmes et d’un homme qui médisent gentiment les uns des autres dans les salons beyrouthins. Pour les statistiques, c’est très bien, mais pour ceux qui échappent à la nomenclature, comment faites-vous ? La semaine dernière, chez vos consœurs de Elle, ce sont les journalistes qui ont testé pour nous le botox, la lampe flash, l’acide hyaluronique et le peeling. Vous ne devriez pas avoir besoin de tout ça dans votre beau pays où il y a certainement beaucoup moins de cinq femmes pour un homme. Alors, pourquoi ? Mais si ça se trouve, vous avez peut-être l’œil sur un Libanais, vu qu’on en a pas mal en exportation en ce moment? À ce prix, on vous le laisse de bon cœur !
Fifi ABOUDIB
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