C’est Joe qui l’a dit, il y a quelques jours, à ses grands-parents libanais pour qui le voyage en Amérique tenait déjà de l’expédition spatiale : Il faut acheter des parcelles sur Mars, bientôt ça va flamber. L’histoire restera dans le dictionnaire des citations familiales où chaque enfant a déjà lâché sa perle. Mais le fond de l’histoire ? Le fond de l’histoire, c’est, qu’en Amérique, on s’est déjà approprié la planète rouge. Les Américains avaient la science. Ils viennent de s’offrir la fiction. Il y a quelque chose d’agaçant dans ces images de triomphe, les applaudissements, le champagne qu’on débouche au premier centimètre parcouru par Rover sur grand écran. Va chercher, Rover ! et qu’importe la prise, c’est la chasse qui compte après tout. Comme au temps des colonies, il suffit de planter sa bannière quelque part pour l’appeler chez-soi. Rover, brave renifleur électronique, a ajusté ses caméras. Il va traquer le fossile de microbe attaché à une pierre, la bulle de gaz coincée dans la matière sidérale. Il va peut-être trouver de l’eau, un espace favorable à une éventuelle installation de terriens pompeurs de nappes phréatiques. Et la probabilité, même infime, de cet événement suffit à angoisser ceux qui auront loupé le coche. Déjà donc, les Américains ont fait leur deuil de la terre. Déjà, comme partout où ça va mal, les vaisseaux s’apprêtent à évacuer leurs ressortissants. Et quand les Américains évacuent, nous en savons quelque chose ici, c’est que ça va merder, et pas que pour eux.
Alors, Joe voudrait bien un bout de Mars en héritage. Oh, pas pour l’investissement… Mais juste comme ça, par instinct quand on vient d’un pays incertain, quand on a vécu les déboires de l’émigration. Juste pour avoir cette sécurité que peut-être, si un jour la terre venait à se flinguer, et qu’ils s’y prenaient à temps pour évacuer leurs ressortissants, ses arrière-petits-enfants issus de Libanais auraient leur place dans le sauve qui peut US. Ce sera quand même sept mois de voyage, une qualité de vie moins que médiocre, mais la vie quand même. À ce prix-là, nous, on n’y tient pas trop. Les étoiles que l’Amérique accroche à son drapeau comme autant de trophées, nous, on préfère les garder pour le rêve. Dans sa course haletante après les astres morts, la Nasa ne trouve que poussière et désolation. À nous la lumière et les belles illusions. Au vieux monde la sagesse, pour ne jamais oublier ce que nous sommes : un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout. Merci Pascal, même si ça ne console pas.
Fifi ABOUDIB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats C’est Joe qui l’a dit, il y a quelques jours, à ses grands-parents libanais pour qui le voyage en Amérique tenait déjà de l’expédition spatiale : Il faut acheter des parcelles sur Mars, bientôt ça va flamber. L’histoire restera dans le dictionnaire des citations familiales où chaque enfant a déjà lâché sa perle. Mais le fond de l’histoire ? Le fond de l’histoire, c’est, qu’en Amérique, on s’est déjà approprié la planète rouge. Les Américains avaient la science. Ils viennent de s’offrir la fiction. Il y a quelque chose d’agaçant dans ces images de triomphe, les applaudissements, le champagne qu’on débouche au premier centimètre parcouru par Rover sur grand écran. Va chercher, Rover ! et qu’importe la prise, c’est la chasse qui compte après tout. Comme au temps des colonies, il suffit de...