Il n’y a pas à dire : nous sommes tous passés à la moulinette. Vos grands-parents, c’est vrai, ont connu « l’âge d’or », les années soixante, tout ça, la noce tous les soirs, la fête en continu, ils ont lancé les stations de sports d’hiver, les plages l’été, une désinvolture d’éternels vacanciers. Et puis la guerre. Ils n’ont pas vraiment vu venir. Vos parents, c’est vrai, ils ont vécu un peu hors la loi. L’école quand ils pouvaient, le bac à l’arraché. Entre les cours, les abris, la terreur, les obus, leurs départs, leur chuintement sinistre, et puis quand ils s’écrasent. La vie qui n’a plus de prix. Le sauve-qui-peut. Les fuites d’un quartier à l’autre, chez les cousins, les copains, ne plus bouger quand ça tombe. Chacun avait sa place chez tout le monde. Il n’y avait pas d’inconnus. Ils s’arrangeaient quand même pour être heureux dans ce danger permanent. Heureux d’être hors du temps, hors de la vie ailleurs. Les contraintes d’un autre temps se transformaient en récréations. Quand, après une nuit blanche, une accalmie prenait forme, les études étaient un divertissement, le retour au bureau un pied de nez à la mort. Alors nous voilà : un peuple de survivants. Et voilà vous : nos enfants. Nous aurions pu y rester, vous auriez pu ne pas exister. Et tout à coup, c’est comme si nous n’avions été épargnés que pour ce miracle : vous regarder grandir, envers et contre tout.
Vous êtes là. De nos vies en pointillé, vous avez tracé une suite, colmaté les brèches, défini la raison. Pour vous, nous avons voulu la vie en grand, la vie sans limites, toute la vie, telle que nous ne l’avons pas vécue. En dix ans, tout s’est précipité. Nous attendions la ligne, parfois des heures, et son grésillement résonne encore à nos oreilles en songeant à l’ami que nous cherchions à joindre pour rompre un peu la solitude. Vous avez tous un ordinateur et un portable à portée de main. Vous passez des heures sur le « chat » à vous échanger des « hi », des « ça va ? », des banalités. Vous n’avez ni feu ni lieu : seul le portable vous situe une fois franchi le seuil de votre chambre. Seule votre voix qui dit « Je suis là », où, n’importe, puisque la voix est là. L’école, vous êtes si nombreux à la vivre dans l’échec. Seul compte le week-end, flâner en bande, skier ou quoi, errer dans le facultatif. Nous n’avons rien demandé, mais vous êtes là à purger nos angoisses, à vivre nos regrets dans le désordre parce que nous n’avons pas su vous offrir l’autorité qui nous a manqué. Nous, nous n’avons eu longtemps pour seule exigence que de rester en vie.
Vous êtes là. À tout attendre. À ne rien donner. D’ailleurs, vous n’avez rien à donner. Vous êtes ce don inattendu de la vie, quand tout semblait voué à la mort. C’est ainsi que nous vous avons accueillis, un à un, tant que vous êtes. Il vous a suffi d’exister pour nous réparer. Mais vous, qui vous réparera ? Qui vous apprendra à faire face, le jour où, sans diplômes, sans expérience et des rêves plein la tête, vous aurez envie d’aller plus loin. Qui vous donnera les moyens de rassembler votre volonté absente, de vous mettre à la tâche quand il vous faudra, seuls, affronter des exigences auxquelles vous ne vous seriez pas préparés ?
C’est le week-end. Vous êtes entre soleil et neige, les cheveux au vent. Vous êtes si beaux, et nous si attendris. La machine qui nous a broyés ne vous a pas laissés indemnes. Ce soir ou demain, nous tenterons encore de vous rappeler à vos devoirs – scolaires, en connaissez-vous d’autres ? –, mais vous aurez ce regard au plafond et ce gentil sarcasme qui nous ramène à nos oignons – en avons-nous d’autres ? –. Et dans vos voix si chères, surtout à travers le portable, nous croirons entendre quelque chose qui se brise et le bruit sourd d’un canon.
Fifi ABOUDIB
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