Le plus amusant dans les grands débats républicains, c’est le vocabulaire qu’ils génèrent. Les lois se tricotent entre gens de haute culture, sous les ors et les pourpres des hémicycles. Une fois émises, elles vont s’encanailler dans la rue. On frémit déjà au sort que réserve le verlan à ce fameux « ostentatoire » avatar de la toute nouvelle loi française qui a enfin tranché sur la question du port du voile. Tatoirostan ? Rostan ? On ne sait pas encore, mais il ne tardera pas à émerger une terminologie triviale pour interpréter ce mot barbare qui ne signifie au fond que « trop visible », à opposer à « ostensible », plus subtilement visible, et à « visible », qui dit carrément ce qu’il dit. Ce qui est dit, en vérité, c’est qu’il est désormais interdit d’afficher de manière trop évidente ses convictions religieuses ou politiques dans les lieux publics français, sous peine d’être accusé de provocation.
Depuis plusieurs semaines, le magazine Elle mène tambour battant une campagne contre le port du voile. Non pas pour son aspect religieux. Les Françaises et les Français, soucieux d’égalité et de justice, sont devenus incollables sur la question. Ils ont bien vérifié que le Coran n’imposait pas une telle coiffure aux femmes. Pour Elle, le combat est plutôt féministe. Les éditorialistes souhaitent qu’en interdisant le port du voile, la République permette l’émancipation des jeunes musulmanes, le port du voile étant vu comme la stigmatisation des femmes par les hommes.
Au Liban, avouons-le, ça nous fait un peu ricaner, cette tempête dans un verre d’eau. Mais justement, nous sommes dans un état communautaire où, déjà, le fait d’être président de la République est un signe ostentatoire de maronitisme, Premier ministre, un signe ostentatoire de sunnisme, président de la Chambre, un signe ostentatoire de chiisme, étudiant, un signe ostentatoire d’opposition, et simple citoyen, un signe ostentatoire de lassitude. Chez nous, le voile n’est pas « islamique ». Que les musulmanes choisissent de le porter ne dérange a priori personne. Et qu’elles aient envie de cacher leurs cheveux n’est que le signe ostentatoire d’une pudeur toute cristallisée dans leurs attributs capillaires. Après tout, elles sont libres de leur choix, qu’il soit d’hygiène, de coquetterie ou d’une subtilité érotique dont elles seules ont le secret. Depuis la fin de la guerre, on voit rarement sur les poitrines chrétiennes des croix de dimension ostentatoire. On dit que si les chrétiens pouvaient afficher leur croix en dimension réelle, une loi s’imposerait contre l’encombrement des lieux publics. Mieux vaut donc s’en tenir aux symboles et garder entre peau et chemise ses amulettes de Medjugorje, sa pierre bleue contre le mauvais œil et tous les boucliers célestes aux grâces impénétrables. A-t-il fallu une guerre pour en arriver à cette sagesse ? Les signes ostentatoires, d’appartenance politique ou religieuse, nous en avons longtemps fait les frais et connu les surenchères. À l’heure où ce petit jeu semble enfin calmé, il n’est pas inutile, comme souvent, de regarder du côté de la France quand les épouvantails de la provocation viennent s’agiter dans notre beau consensus. Et quitte à fixer au centimètre la dimension de l’ostentation, il est bon d’abandonner à la mathématique, science innocente, le soin de veiller sur la paix.
Fifi ABOUDIB


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