Ils sont beaux, les décideurs de la république, à couper les gâteaux et les rubans des nouveaux temples de la consommation. Ils sont beaux leurs discours, leur foi en l’avenir vibrant à la musique des tiroirs-caisses. Elle nous fait rêver, leur vision des vertes prairies, tapissées de billets verts tout autant. De mascarade en mascarade, il n’est plus besoin de tirer sur les masques. Les barbes ne sont pas postiches, c’est là notre vrai visage. Voici ce que nous sommes devenus : des adorateurs du veau, des serviteurs de la dette. Tous, autant que nous sommes, Libanais de tout âge et de toutes conditions.
Nous célébrions ramadan. C’est désormais la lune de la grande bouffe. Nous célébrions la sainte Barbe, jeune martyre chassée du foyer paternel et qui courait les rues en haillons en quête d’asile. C’était une fête intime, qui faisait la joie des enfants. Ils s’enveloppaient de hardes et, comme Barbara, s’en allaient apprendre à demander. Et même pour des bonbons, découvrir les déceptions et les joies qu’on peut attendre d’autrui, et celles que l’on peut donner en frappant à une porte. Cette fête correspondait au repos de la terre, à sa longue gestation avant le printemps. On y plantait des graines, on attendait patiemment qu’elles poussent. À Noël, on en faisait une haie verdoyante autour de la crèche. Avec l’enfant sur la paille, elle représentait le renouveau et la confiance et la foi. Mais Halloween est plus « marketing ». Va pour la dollarisation de Barbara, sa conversion en gadgets américains fabriqués en Asie du Sud-Est, ses soirées à thème, un verre offert pour deux consommés, et ses dix pour cent sur tout achat. On a deux pâques, alors deux halloween au prix d’un, tant que ça met du beurre dans l’argent du beurre…
Nous avions Noël. Il nous reste le sapin. Nous avions Pâques, il nous reste le lapin. Nous avions la magie, il reste la pacotille. Nous avons dix-sept confessions. Les autres pays recensent-ils les leurs ? Nous réclamons la laïcité, mais voilà, nous sommes païens. Et nos dix-sept confessions pratiquent le même culte. Un même diable les damne, une même fourche les poursuit. La monnaie sonne, et nous trébuchons. Que sont devenues nos âmes ? Cher Père Noël, dans ta hotte en plastique, si ça se trouve, une halte, un silence, un peu de temps, un peu de vrai, un répit.
Fifi ABOUDIB


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