Pour la deuxième fois en moins d’une semaine, Istanbul compte ses morts. Victimes de la violence aveugle. Aujourd’hui et demain, nous allons discourir sur le choix d’Istanbul comme cible par les terroristes. S’agissait-il de punir une république laïque dotée d’un régime islamique modéré, allié de l’Occident et d’Israël, et dont le Parlement avait autorisé l’envoi de troupes en Irak... Aujourd’hui et demain, les « grands » de ce monde disserteront sur les moyens de lutter contre ces kamikazes prêts à tout pour tuer. Pourchasser, réprimer, frapper, geler des comptes bancaires, se protéger toujours plus derrière ses frontières...
Une foule de décisions seront prises a posteriori. Mais, des causes de la terreur, de ce qui l’engendre, il ne sera toujours pas, ou si peu, question.
Il y a deux jours, Kofi Annan, le secrétaire général de l’Onu, avait pourtant posé le doigt « là où ça fait mal » en demandant aux pays riches de donner en 2004 trois milliards de dollars afin de sauver 45 millions de vies dans 21 pays. Et cette remarque, essentielle : l’aide aux plus démunis constitue également « un investissement pour la sécurité ».
Loin de représenter la solution miracle à tous les problèmes, la lutte contre la pauvreté a néanmoins le mérite de s’attaquer à l’une des racines de la violence rampante qui ronge nos sociétés. Car si la communauté internationale ne s’attaque pas à la misère, d’autres savent s’en occuper. Avec des arrière-pensées pas forcément pacifistes. Non que les pourvoyeurs officiels de l’aide internationale ne fassent pas des calculs d’intérêt, mais sur l’échelle de la dangerosité, ceux-ci ne sont pas forcément en tête.
De quoi se nourrissent tous les intégrismes et extrémismes, sinon du manque de liberté mais aussi de la misère et de l’humiliation ? L’un des fondements du militantisme politique des radicaux palestiniens, à qui Ahmed Qoreï tente d’arracher une trêve, n’est autre que l’action humanitaire. N’est-il pas révélateur que le Premier ministre palestinien ait précisément choisi de lâcher du lest sur cette activité du Hamas en débloquant les comptes bancaires des organisations caritatives gelés en août dernier ?
En Algérie, l’une des causes de la popularité du Front islamique du salut à la fin des années 80 était la mise en place par ses idéologues d’une véritable stratégie « de la charité » dans une société en crise.
Ces deux exemples ne doivent pas laisser croire que seuls les islamistes se nourrissent de la misère des peuples. Rien n’est plus faux. Un titre de l’AFP en dit plus long que toutes les explications : « Au Liberia, la paix a un prix : 12,6 kg de céréales par personne et par mois ».
Desmond Tutu, prix Nobel de la paix, a déclaré un jour : « La pauvreté donne lieu à l’ignorance et à la maladie, elle met en danger les économies nationales ainsi que l’équilibre social et politique. Notre avenir à tous est lié, et à terme, nous devrons nager ou couler ensemble ». Blancs, noirs, asiatiques, arabes, musulmans, chrétiens, juifs... Les victimes de Ryad, Mombassa, Bali, New York ou Istanbul ont coulé... ensemble.
Émilie SUEUR


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