Un jour, je serai écrivain. Comme Amélie Nothomb, je me lèverai dès l’aurore, me nourrirai de thé et de fruits pourris, et j’inventerai des histoires qui n’arrivent à personne. Comme Michel Tournier, je vivrai dans un presbytère, je regarderai les arbres par ma fenêtre et je me demanderai comment ils peuvent supporter la foule des arbres autour, et je n’aurai plus rien à dire que je n’ aie déjà écrit. Comme Zola, j’irai passer quelques semaines dans une mine. Je connaîtrai l’asphyxie des galeries étroites où ne pouvaient aller que les enfants, je vivrai dans la terreur d’un coup de grisou et je reviendrai à ma table recracher noir sur blanc la suie sublime de mes poumons initiés. Comme Balzac, je ne ferai qu’une avec mon fauteuil et ma robe de chambre, et mes feuilles seront grasses des repas pris à même mon œuvre en cours. Les rosaces laissées là par mes innombrables cafés seront autant de vitraux magiques, de percées lumineuses vers la réalité charnelle d’un dieu qui carbure au p’tit noir. De mes rares échappées hors de l’univers de mon étude, je ramènerai la vision furtive, pincée de levain, qui donnerait aux mots des images, aux images une histoire, à l’histoire une vie, et à cette vie une réalité. Comme Yourcenar, je me taillerai le doigt, que les Hadrien et les Zénon qui m’auraient appris à vivre, à aimer, à mourir et à décrypter le monde viennent laper sur ma plaie le sang qui manque à leurs âmes. Comme Hugo, lasse de créer des vies qui se nourrissent de la mienne, j’irai voir du côté des esprits s’il y a encore quelque chose à raconter.
Cette année, plus de six cents romans se sont bousculés à la rentrée littéraire en France. C’est peu, au regard de tous les gens qui veulent écrire. C’est énorme, quand on songe à la place qu’il faut à un libraire pour caser tout ça. On écrit, quoi de plus naturel quand on a passé des années et des années d’école à le faire. Écrire, tout le monde sait faire ça. Alors, pourquoi pas moi, et moi, et moi ?…
Écrire est un acte solitaire, et l’on est de plus en plus seul. On écrit parce qu’on ne vous écoute pas, parce qu’on voudrait bien dire sans être interrompu, sans être ému, sans perdre le fil de son argument. On écrit des mots d’amour. Les mots sont la première manifestation de l’amour. La plupart du temps, ils viennent avant les lèvres. On écrit pour raconter son histoire, et les maris, les épouses, les amants, les amis, les enfants en prennent un coup, eux qui n’ont rien demandé. On écrit, et puis on dit : toute ressemblance, etc. Mais une fois accouché, ce livre, il ressemble bien à quelqu’un ? On écrit pour tenter vers le lecteur un tentacule indiscret. Comme les pieuvres des dessins animés, on lui taquine l’épaule, juste pour dire qu’on est là. On n’écrit jamais ce que l’on vit. On écrit ce qu’on a vécu ou la vie d’un autre, ce qui revient au même. On écrit pour habiter d’autres vies, à supposer qu’il nous ait été donné de choisir. On écrit pour dénoncer, pour témoigner, pour instruire. On écrit contre l’oubli, de sa propre histoire ou de celle d’un autre, ce qui revient au même. On écrit pour réparer. On écrit contre la terreur des histoires terrifiantes, pour s’en débarrasser. On écrit pour faire pleurer, pour faire rire, pour susciter le désir, mais contrairement aux acteurs, voyeurs de leur propre public, on ne saura jamais ce que fait le lecteur des tripes étalées dans les livres. On écrit pour être aimé. Pour être aimé. Dans l’intimité de la lecture, quelques dizaines de pages pour séduire, quelques heures. Et parfois des mois pour les ficeler.
À chaque Salon du livre, j’ai cette impression terrifiante que toutes les couvertures m’appellent, moi, lectrice. Que personne ne veut avoir écrit en vain. Et qu’au fond, cela dépend de moi qu’un auteur devienne un écrivain.
Fifi ABOUDIB
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