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IMPRESSION Toussaint, tout humain



Kawkab a toujours été vieille. Même que je n’ai jamais connu vieille plus vieille, malgré l’éclat de ses petits yeux bleus qui avait dû inspirer à sa mère ce prénom d’astre. Kawkab pilait la viande à grands coups de pilon. Je la revois, le grand mortier de pierre entre les volants noirs de sa jupe retroussée, d’où émergeaient des jambes maigres étranglées par les élastiques qui retenaient ses bas. Elle soulevait la masse du pilon comme l’eut fait un homme, puis l’abattait lourdement sur la pâte sanguinolente en marmonnant des prières. Kawkab, un jour d’orage, retour de la cueillette des pommes, à cette époque de l’année où le ciel a ses vapeurs. La voiture valsait sur la piste savonneuse, au bord d’un précipice, et Kawakab implorait : « Ya Yussef Bey, Ya Yussef Bey !… » Et ma mère se demandait, le souffle haché par la terreur, quel miracle pouvait faire ce saint ignoré des papes et de la confrérie céleste. Mais Youssef Bey, c’était Youssef Bey. Un saint canonisé par la volonté du peuple pour avoir combattu les abus du mutassarrif ottoman et repoussé les armées turques, autant dire les sarrasins, à Bnachii. Et pour preuve de sa sainteté, son cadavre mal momifié n’en finit pas de se décomposer sous verre dans une niche de l’église de la place. Toujours est-il que nous avons franchi le méchant passage jusqu’à la route asphaltée avec plus de peur que de mal. À qui le mérite ?
Il y a toute sorte de saints. Des héros, des martyrs, des guerriers, des docteurs, des philosophes, des douloureux qui ont suinté leur vie durant les plaies du Christ et de la condition humaine. Autant qu’ils sont, de là où ils se trouvent, ils restent le recours pathétique des sans recours.
La béatification de Mère Teresa a ouvert une ère nouvelle à la sainteté, elle qui s’est donné pour mission de rendre leur humanité aux rebuts de l’humanité. Elle n’a pas demandé leur religion aux hommes, aux femmes, ni aux enfants à qui il lui fallait d’abord rendre un visage, une image à l’image du créateur. Une goutte d’eau dans l’Océan, c’était son combat pour que l’Océan n’ait pas soif. Elle a su mobiliser des troupes, assurer la pérennité de sa lutte, créer des vocations, amener des gens de toutes les obédiences à quitter leur confort pour toucher la vermine, le sida, la lèpre et la misère la plus noire, car ce ne sont malédictions ni bibliques, ni apocalyptiques, mais proprement humaines. Leur survenue est le symptôme du peu de cas que nous faisons les uns des autres.
Le monde laïc, républicain et obligatoire avait inventé ce vilain mot de « tolérance », qui vient de « tolérer, supporter », pour faire de l’acceptation d’autrui une valeur. Un « tolérant » est au pire un arrogant, au mieux un condescendant. La Toussaint, à l’heure globale, c’est une histoire de fusion, de solidarité, d’empathie et d’amour. C’est la fête de l’humain en nous qui réclame dignité.

Fifi ABOUDIB
Kawkab a toujours été vieille. Même que je n’ai jamais connu vieille plus vieille, malgré l’éclat de ses petits yeux bleus qui avait dû inspirer à sa mère ce prénom d’astre. Kawkab pilait la viande à grands coups de pilon. Je la revois, le grand mortier de pierre entre les volants noirs de sa jupe retroussée, d’où émergeaient des jambes maigres étranglées par les élastiques qui retenaient ses bas. Elle soulevait la masse du pilon comme l’eut fait un homme, puis l’abattait lourdement sur la pâte sanguinolente en marmonnant des prières. Kawkab, un jour d’orage, retour de la cueillette des pommes, à cette époque de l’année où le ciel a ses vapeurs. La voiture valsait sur la piste savonneuse, au bord d’un précipice, et Kawakab implorait : « Ya Yussef Bey, Ya Yussef Bey !… » Et ma mère se...