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IMPRESSION Dompteurs d’araignées

On demande « comment ça va ? » ou bien on parle du temps. Dans cette rubrique, annexe de l’observatoire de l’aéroport, souvent on préfère parler du temps qu’il fait. Quant à la première question, cent fois, mille fois, un million de fois posée tous les jours sous tous les horizons du monde, on sait bien qu’elle n’attend pas de réponse, aussi vrai qu’on la pose à contrecœur, par usage, et qu’on en redoute les effets. Si vous insistez, certains vous répondront « ça va », et un ange lourd de sous-entendus chargera de son fardeau le silence. D’autres, plus crâneurs, répondront : « Il faut que ça aille ». Les désabusés qui s’accrochent disent : « On fait aller ». Les fugueurs en avant diront : « C’est parti ». Mais la plupart pensent, avec le sol qui se dérobe sous les pieds : « Cela s’en va ».
La souffrance est l’état naturel du monde. Précarité, angoisse, maladie, deuil, désamour, séparations, on ne s’y fait pas. Pour peu qu’on ait connu des moments de grâce, les autres nous paraissent injustes, anormaux. On leur donne des noms d’entomologiste : cafards, araignées au plafond, puces à l’oreille. C’est petit. C’est nuisible. Ça grignote en silence, ça tricote son piège dans les coins. Même au sommet du bonheur, on entend leur petit bruit méchant. Ils scient la branche, on sait qu’elle est fragile. Alors on se dit qu’on ne peut plus continuer à les ignorer. Reste à les dompter, les araignées appelées à régner, à faire ami-ami avec les sales bêtes. Les combattre avec des pensées simples, comme celle du dalaï-lama : « Le bonheur est possible lorsque même ce que nous considérons comme souffrance ne nous rend pas malheureux ». Ça ne résout peut-être rien, mais ça aide, ruser avec la souffrance pour l’empêcher de nous atteindre. L’inviter quand elle s’impose, et puis : « Sois sage ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille ».
Caressée dans le sens du poil, la bête est neutralisée. Elle ronronne, passive, relative, intangible, inquantifiable. Il ne reste plus qu’à tenter de l’oublier en se préoccupant des plus grandes. Il y en a toujours de plus grandes. Il y a des souffrances énormes chez d’autres que soi. S’engager dans ces combats-là, c’est œuvrer à son propre bonheur. Parce que la souffrance en soi est abrutie par la paix que l’on donne. Et parce que sur nos plus ou moins deux jambes, nous serions bien prétentieux de croire tenir debout sans prendre appui sur d’autres. On finit par le savoir.
À part ça, il fait encore chaud ici. En Australie, l’hiver s’achève. En Amérique, c’est l’été indien. En Europe, neige et verglas, froid précoce pour la saison. Le temps qu’il fait est toujours un indicateur de la bonne santé des insectes. Ils vous tâtent et, selon le climat, s’agitent, s’endorment ou se reproduisent et font leur miel de vos fragilités. Comment ça va ? Ne regardez pas le ciel.
Qu’on ait ou non un toit au-dessus de sa tête, les araignées, elles, ne s’embarrassent pas de plafonds.

Fifi ABOUDIB
On demande « comment ça va ? » ou bien on parle du temps. Dans cette rubrique, annexe de l’observatoire de l’aéroport, souvent on préfère parler du temps qu’il fait. Quant à la première question, cent fois, mille fois, un million de fois posée tous les jours sous tous les horizons du monde, on sait bien qu’elle n’attend pas de réponse, aussi vrai qu’on la pose à contrecœur, par usage, et qu’on en redoute les effets. Si vous insistez, certains vous répondront « ça va », et un ange lourd de sous-entendus chargera de son fardeau le silence. D’autres, plus crâneurs, répondront : « Il faut que ça aille ». Les désabusés qui s’accrochent disent : « On fait aller ». Les fugueurs en avant diront : « C’est parti ». Mais la plupart pensent, avec le sol qui se dérobe sous les pieds : « Cela s’en va...