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IMPRESSION Relier la terre


Le fait m’est apparu comme une curiosité statistique : il n’existe pas, dans l’ère contemporaine, de romanciers originaires d’Arabie saoudite ou des Émirats. Du moins n’en existe-t-il pas de connus. Par contre, la Méditerranée, sur nos bords, abonde d’auteurs, de romanciers et de poètes. Il est vrai que les Arabes, dès les origines de leur culture, sont des « matheux ». La première fois qu’ils se sont laissé aller à la littérature, ce fut, avant l’islam, pour dérober des traces durables à celles que le vent effaçait derrière leurs pas nomades. Ensuite il y eut le « Livre ». Que reste-t-il à écrire quand le « Livre » est donné ? Les lettres, devenues intangibles une fois happées par le sacré, cèdent la place aux chiffres. Le monde chrétien a vécu le même handicap. Longtemps il n’y eut d’autre livre que le « Livre ». La Bible et les Évangiles, recopiés par les moines avec force enluminures, n’étaient accessibles qu’aux élites, L’invention de l’imprimerie a libéré l’écrit du carcan sacré. À défaut d’hypothéquer le réel, ses origines et ses finalités, le roman s’offrit plus modestement comme un filet au moyen duquel l’auteur s’en appropriait une part, à charge pour le lecteur d’en prendre ce qu’il pouvait.
C’est dans cet échange imaginaire que l’écrit a trouvé sa nécessité dans notre part du monde. Au carrefour des grands monothéismes, il fallait trouver un livre fédérateur. Khalil Gibran s’y est essayé. Dans les sables mouvants et les frontières conflictuelles qui sont les nôtres, il a fallu écrire pour dire l’identité. Sur nos terres fuyantes et sans cesse convoitées, il a fallu inventer des territoires inaccessibles aux guerres, et des guerres pour sauver les Arcadies perdues. Adonis, poète syrien qui a frôlé le prix Nobel de littérature et l’aurait remporté s’il avait été attribué à un poète, tente de se libérer de l’oppression des frontières pour diluer l’homme dans sa dimension universelle. Mahmoud Darwich, poète palestinien, tourne et retourne les aspérités des mots dans la plaie du pays perdu, les éclate jusqu’à l’épuisement des images, jusqu’au silence dangereux que rattrape la musique de son interprète Marcel Khalifé. Nadia Tuéni écrit le Liban ville par ville, guerre par guerre, mort par mort, l’explore comme un corps aimé qui n’aurait pas tout dit et dont elle interroge encore les vies antérieures. Jusqu’à Dominique Eddé dont le dernier titre, Cerf-volant, résume la quête de tous les autres. Les écrivains de chez nous sont les chantres de la terre qui se dérobe. Leurs territoires de papier ne tiennent à la géographie que par le fil ténu des mots. Leurs livres refermés, la terre serrée entre les reliures se désagrège et nous laisse en plein désarroi.
Il ne reste plus qu’à marcher. Que le brouillard s’accroche à nos cheveux et que nos jambes s’approprient dans la fatigue la réalité charnelle des chemins boueux. Alors, nos pas certains sur nos terres incertaines couvriront la distance où s’essoufflent les mots. Qu’importe alors que la terre nous échappe, tant que nos pieds la foulent comme un raisin mûri. Qu’importe si derrière l’horizon il n’y a qu’un autre horizon. Ne serons-nous jamais que des peuples en quête de gouvernants ? Ne serons-nous jamais que des personnages en quête d’auteur ?

Fifi ABOUDIB
Le fait m’est apparu comme une curiosité statistique : il n’existe pas, dans l’ère contemporaine, de romanciers originaires d’Arabie saoudite ou des Émirats. Du moins n’en existe-t-il pas de connus. Par contre, la Méditerranée, sur nos bords, abonde d’auteurs, de romanciers et de poètes. Il est vrai que les Arabes, dès les origines de leur culture, sont des « matheux ». La première fois qu’ils se sont laissé aller à la littérature, ce fut, avant l’islam, pour dérober des traces durables à celles que le vent effaçait derrière leurs pas nomades. Ensuite il y eut le « Livre ». Que reste-t-il à écrire quand le « Livre » est donné ? Les lettres, devenues intangibles une fois happées par le sacré, cèdent la place aux chiffres. Le monde chrétien a vécu le même handicap. Longtemps il n’y eut...