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La valse-hésitation des réformes

Une photo improbable. Des Saoudiens en dechdéché et keffieh traditionnels fuyant la police antiémeutes dans les rues de Ryad. Une photo insolite car cette manifestation, qui s’est tenue mardi malgré l’interdiction par le régime saoudien de tout rassemblement, est une première. Une photo aussi et surtout révélatrice des bouleversements que connaît un royaume pétri du conservatisme ultrarigoriste des Wahhabites, mais qui ne peut empêcher sa population de flirter avec les sirènes du monde.
Ces manifestants, qui slaloment entre les voitures pour échapper aux coups de matraque, se sont rassemblés à l’appel du Mouvement pour la réforme islamique en Arabie saoudite, un mouvement d’opposition basé à Londres et qui réclame des réformes politiques, économiques et administratives. Des réformes que la famille Saoud ne peut plus éviter alors que la crise couve aux portes de ses palais.
L’évolution du PIB par habitant illustre la dégradation de la situation économique dans le royaume de l’or noir. En 1980, il était de 15 319 dollars par habitant (sources, FMI). Après une chute à 6 864 dollars en 1990, il est estimé, en 2003, à 9 087 dollars. En outre, 42,5 % de la population saoudienne a moins de 15 ans. Une tendance appelée à s’amplifier, le taux moyen d’accroissement de la population étant de 3,7 %, soit l’un des plus élevés de la planète. Des milliers de jeunes Saoudiens arrivent donc chaque année sur un marché du travail déjà saturé. On estime en effet à plus de 20 % le taux de chômage dans le royaume.
Tous les éléments d’une crise sont donc là. Désœuvrés, les jeunes gens sont victimes d’un mal-être qui se traduit de diverses façons. Version « fureur de vivre » avec des rodéos mortels chaque vendredi sur les routes du royaume ou version retour à un islam fanatique. Une alternative symbolique de la schizophrénie qui agite la société saoudienne, perdue entre un repli sur soi caractéristique des temps de crise et les images d’un autre monde diffusées par les antennes paraboliques.
Une schizophrénie qui n’épargne pas la tête de l’État. Le prince héritier, pressé par Washington, depuis le 11 septembre, d’agir contre les « terroristes » implantés sur son sol, est également contraint, pour éviter une explosion sociale, de lancer un certain nombre de réformes tout en gardant un œil sur son aile conservatrice qui ne manque pas de le rappeler à l’ordre.
Dans ce contexte, le monde politique et la société saoudienne se sont lancés dans une valse-hésitation. Sur le front des réformes, des progrès sont à souligner. On se souvient de cette pétition adressée fin janvier au prince héritier. 104 intellectuels y ont recensé les réformes qu’ils estiment indispensables pour garantir « l’unité, la stabilité et la force » du royaume. Des réformes qui touchent à tous les domaines, politique et économique et social, et viseraient à instaurer une monarchie constitutionnelle. Au lendemain des attentats meurtriers de Ryad, en mai dernier, le prince Abdallah avait prononcé un discours appelant à de profondes réformes. Et en début de semaine, le gouvernement annonçait la tenue des premières élections politiques dans le pays pour désigner 14 conseils municipaux. Le lendemain s’ouvrait à Ryad une conférence sur les droits de l’homme en marge de laquelle nos manifestants en dechdéché ont réclamé des réformes.
La condition de la femme a également bénéficié de petites avancées. En mars 2002, le prince héritier décidait d’intégrer la direction de l’enseignement des filles au ministère de l’Éducation. Une décision à replacer néanmoins dans un contexte pour le moins tragique : quelques jours auparavant, une quinzaine de jeunes filles avaient péri, brûlées vives, dans l’incendie de leur école à La Mecque. Le tollé suscité par ce drame dans la presse (Alain Gresh rapporte dans Le Monde diplomatique cette question posée par le rédacteur en chef d’al-Riyad : « Quand aurons-nous honte de notre attitude à l’égard des femmes ? »), n’est certainement pas étranger à la décision du pouvoir.
Mais toutes ses avancées sont contrebalancées par autant de revers dont l’un des plus retentissants en date concerne Jamal Khashoggi, le rédacteur en chef d’al-Watan, licencié en juin 2003 pour avoir critiqué les conservateurs.
Avancées, reculades. L’Arabie est tiraillée entre une tradition identitaire qui garantit en outre les acquis du pouvoir religieux en place et l’impossibilité de rester hors du monde.
Une situation particulièrement flagrante dans le royaume wahhabite, mais loin d’être singulière au sein du monde arabe. Au Maroc, le roi Mohammed VI annonce une réforme du code de la famille alors que le journaliste Ali Lamrabet croupit dans ses geôles. En Égypte, Hosni Moubarak se prononce, fin septembre, pour des mesures de démocratisation, notamment une modernisation des lois sur l’action des partis politiques. La loi d’urgence est pourtant toujours en vigueur depuis son instauration en 1981. En Syrie, on change de gouvernement, on tente des ouvertures sur le front économique, mais l’arrière-garde de Hafez el-Assad tient toujours les principaux leviers du pouvoir.
Le vent des réformes semble donc souffler sur la région. Un vent que la rue arabe peut et doit entretenir. Un vent que Washington, à souffler trop fort sur des régimes déjà fragilisés, pourrait également transformer en dangereuse tempête.
Émilie SUEUR
Une photo improbable. Des Saoudiens en dechdéché et keffieh traditionnels fuyant la police antiémeutes dans les rues de Ryad. Une photo insolite car cette manifestation, qui s’est tenue mardi malgré l’interdiction par le régime saoudien de tout rassemblement, est une première. Une photo aussi et surtout révélatrice des bouleversements que connaît un royaume pétri du conservatisme ultrarigoriste des Wahhabites, mais qui ne peut empêcher sa population de flirter avec les sirènes du monde.Ces manifestants, qui slaloment entre les voitures pour échapper aux coups de matraque, se sont rassemblés à l’appel du Mouvement pour la réforme islamique en Arabie saoudite, un mouvement d’opposition basé à Londres et qui réclame des réformes politiques, économiques et administratives. Des réformes que la famille Saoud ne...