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CARNET DE NUITS Les gens entre eux

Mercredi, 0h30. Qu’est-ce qu’on ferait sans musique ? Devant moi, un guitariste qui s’est donné au blues électrique comme d’autres à la drogue ou au rétablissement de l’ordre public. La nuit en état de veille est difficilement supportable sans « nuisance sonore » – voilà les couche-tôt qui se ramènent. J’en redemande.
Inlassablement, la turbulence à mes oreilles, le tympan toujours actif, même pendant que Y. se précipite sur la chaîne hi-fi soudain muette et que le frottement alternatif de l’air par le ventilateur nous ramène tous aux choses qui nous entourent. Avec nos systèmes électroniques ultradéveloppés, on oublie ce que le corps vit face à la musique jouée par des gens. Pendant un riff qui gratte notre vieux cœur d’ado, on se souvient qu’on aurait donné n’importe quoi pour tenir un micro, fermer les yeux et y hurler la phrase d’un refrain qui nous a fait tourner en bourrique pendant des années, à cause d’une fille trop belle, à cause d’un garçon trop attirant. À cause d’une vie qu’on voulait meilleure et qui le devenait quand, sur une chanson, on faisait semblant d’être la vedette.
On le regarde tous notre C., avec son sourire d’ange désaccordé, on l’applaudit, on l’embrasse, on lui chuchote des secrets, une minijupe qui s’est souvenue de son âge d’avant se découvre une voix et tous la suivent des lèvres, même cette fille à tête de caniche qui hésite entre une baffe à la minijupe, un autre verre et faire pipi sur elle. C’est terrible les femmes entre elles.

Vendredi, 2h30, pleine lune. Je suis sur la troisième marche du Caveau à ciel ouvert et je danse, les yeux fermés. Je suis loin d’être seule. Quand je reviens vers la salle, coup d’œil à droite, le videur à côté duquel je suis sûre d’avoir la paix, mais à gauche, c’est les œillades du type en chemise en viscose et à sourire sous la ceinture. Ceux-là, ce sont les plus tordus, les plus résistants. Regards revolver, kalach, scud, Sarajevo, Tempête du désert, Tchernob’ ou Bagdad, je peux m’énerver autant que je veux, il est toujours là. Je retourne en territoire connu, à celui qui, accoudé au bar, papote et me regarde venir vers lui en souriant. Le bar et ses chaises de poivrot honteux de lui, je les fréquente pour me rafraîchir ; m’y installer, c’est trop me demander. Si je tiens debout, c’est là, sur le plat, au coude-à-coude avec les morpions, les bons danseurs. Puis doucement, insidieusement, venu de je ne sais où, ce fantôme que je cherche toujours. C’est toi ? C’est toi. Tu dansais seul, avec ta petite barbe et tes lunettes, tu étais aussi beau que destiné à partir. Tu me souriais parce que, comme toi, je m’autosatisfaisais dans le rythme. Tu as sauté du 14e étage parce que tu voulais voler. Cette nuit, je te souris de là où je t’imagine encore. La « tartouille » à ma gauche croit que c’est pour lui. C’est terrible les hommes entre eux.

Diala GEMAYEL
Mercredi, 0h30. Qu’est-ce qu’on ferait sans musique ? Devant moi, un guitariste qui s’est donné au blues électrique comme d’autres à la drogue ou au rétablissement de l’ordre public. La nuit en état de veille est difficilement supportable sans « nuisance sonore » – voilà les couche-tôt qui se ramènent. J’en redemande. Inlassablement, la turbulence à mes oreilles, le tympan toujours actif, même pendant que Y. se précipite sur la chaîne hi-fi soudain muette et que le frottement alternatif de l’air par le ventilateur nous ramène tous aux choses qui nous entourent. Avec nos systèmes électroniques ultradéveloppés, on oublie ce que le corps vit face à la musique jouée par des gens. Pendant un riff qui gratte notre vieux cœur d’ado, on se souvient qu’on aurait donné n’importe quoi pour tenir un...