Rechercher
Rechercher

Actualités

IMPRESSION Culture arak


Si le vin est le sang de la vigne, l’arak en est l’âme, l’esprit rendu dans la très lente condensation des vapeurs. Dans cet orage secret des alambics, dans la pluie dolente et fine qui s’épanche en liqueur sous la chape rougeoyante, murmure le chant de la terre et de ceux qui l’ont aimée.
Contrairement au whisky, l’arak n’est pas un alcool mondain. Contrairement au vin, l’arak n’est pas un alcool de gastronome. L’arak est un alcool brutal qui a la réputation de détruire les parasites dans les morceaux de foie cru où palpite encore une vie animale. Qu’importe que l’un se parfume d’un peu d’anis et l’autre d’un brin de menthe, le boire et le manger sont saisis dans leur forme première, dans leur saveur initiale. L’un et l’autre vous révèlent alors tels qu’en vous-mêmes, impossible de tricher. Impossible de refouler les atavismes qui affleurent une fois que la boisson a débusqué en vous le barbare, une fois que l’alcool a dissous les acquis et laissé l’âme à nu, distillé la nostalgie de ce qui n’est plus et déjà celle de l’instant qui passe. C’est pourquoi l’arak est un alcool collectif, communautaire. Dès qu’il réunit, il soulève en chacun la joie de l’appartenance. Dès qu’il a ressoudé sa compagnie, épaule contre épaule, sourire contre sourire, regard contre regard, le voilà qui ramène ses effluves terriens. Ils remontent comme autant de marées archaïques, réveillent des chants oubliés qui parlent d’amours lointaines et de filles aperçues, qui parlent surtout du pays intérieur, celui qu’on a dans la peau, du Liban des images, morceau de ciel tombé là comme une bénédiction. Est-ce une culture, ce répertoire que l’on croit oublié et qui revient de lui-même par rasades dès que se mêlent l’arak et l’eau, dès que la transparence des deux corps se fait opale sans que l’on sache lequel est responsable du trouble de l’autre ? Quand se forme le nuage au fond du verre et que tinte la glace pour éveiller la gaîté enfouie, on sait que le titre de « boisson nationale » n’est pas un vain mot. Chaque pays a la sienne, et le goût que celle-ci laisse sur la langue n’est autre que celui de la sève, recueillie à même l’histoire couchée en strates sous les pas des vivants.
Dans notre histoire, il y a des guerres, de grandes violences, de grands départs, des nostalgies douloureuses et des abandons irrémédiables. Dans la génération manquante et même dans celle qui suit, peu parlent encore l’arabe de leur pays. Mais le soleil les ramène, et autour des grandes tablées où chacun cherche le réconfort du goût monotone et pourtant si varié du « mezzé », la liqueur blanche, le lait de tigresse fait opérer sa magie. Et les bras se resserrent, et la fraternité sourit et les âmes s’emmêlent comme des sarments de vigne. Et dans l’espéranto confus où chacun tente de conter son histoire, s’élèvent des chants que tous comprennent, parce que, autour de l’arak, tout le monde parle l’arak !
Fifi ABOUDIB
Si le vin est le sang de la vigne, l’arak en est l’âme, l’esprit rendu dans la très lente condensation des vapeurs. Dans cet orage secret des alambics, dans la pluie dolente et fine qui s’épanche en liqueur sous la chape rougeoyante, murmure le chant de la terre et de ceux qui l’ont aimée.Contrairement au whisky, l’arak n’est pas un alcool mondain. Contrairement au vin, l’arak n’est pas un alcool de gastronome. L’arak est un alcool brutal qui a la réputation de détruire les parasites dans les morceaux de foie cru où palpite encore une vie animale. Qu’importe que l’un se parfume d’un peu d’anis et l’autre d’un brin de menthe, le boire et le manger sont saisis dans leur forme première, dans leur saveur initiale. L’un et l’autre vous révèlent alors tels qu’en vous-mêmes, impossible de...