À mesure que je m’approchais du bassin plat où des baigneurs immobiles semblaient mis à rafraîchir, je voyais ce cul s’arrondir comme un astre qui se lève. Un cul qui me regardait dans les yeux ! C’était un cul blanc, plus très jeune, où la cellulite avait déjà creusé des cratères. Un cul lunaire, épanoui, lumineux sous le soleil parmi les peaux bises alentour. Comme j’en étais encore loin, je me disais que ceci ne pouvait pas être cela, qu’un cul, même si chacun possède le sien et qu’il n’y a pas de mal à en avoir, en général on a du mal à l’exhiber. D’abord, parce que c’est déjà difficile de voir son propre cul, vu qu’on l’a derrière soi. Comme on ne maîtrise pas tout à fait l’image que l’on donne de ce visage postérieur, on préfère le cacher. Qui sait ce qu’il trahit, à notre insu, de nos angoisses, de nos fragilités, de nos complexes, de nos sympathies, de nos goûts et de nos dégoûts ? Qui sait quel mystère de Joconde peut révéler le sourire vertical d’une paire de fesses ? Toujours est-il que la bienséance, qui n’est autre que l’art de bien s’asseoir, a un jour décidé qu’un cul, il valait mieux se poser dessus et qu’on n’en parle plus. C’était avant le string…
Car ce cul glorieux, radieux et pas frileux qui m’accueillait sans me voir à l’entrée de la plage était fort d’une belle certitude : une mince bande d’élasthanne noir le bordait à la taille et semblait suffire à sa vertu. Ainsi il se sentait couvert et croyait se donner au soleil à l’abri des regards, le menton indolemment dans l’eau, les yeux dans une béatitude. Plus loin, d’autres strings plus audacieux, plus conquérants, plus volontaires mais aussi plus musclés et comme en apesanteur évoluaient en meute. Leurs voix et leurs rires s’élevaient, jetant un voile pudique sur des nudités inhabituelles sous nos latitudes. Depuis Emmanuelle Béart en couverture de Elle qui, dit-on, avait retiré son string pour en faire un chouchou, la fesse a un bel avenir au soleil. De là à ce qu’elle aille en solitaire, sans la protection de fesses copines, il y a encore loin. De tous les culs désormais libérés par le simple effet d’une ficelle, sans doute le plus émouvant était celui de mon autruche aquatique. Émouvant dans sa solitude, dans sa naïveté, ne réclamant rien d’autre que sa place parmi les planètes. Il y a des culs cosmiques qui ne manquent pas d’esprit. Il y a des culs poseurs qu’un malaise rend comiques. Mais c’est l’été, saison sans histoire.
Fifi ABOUDIB


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