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IMPRESSION Pommes

C’est drôle comment ça s’emballe, l’été, dès la mi-août. Un petit mois encore, tout de même, et déjà on sent que c’est fini. Déjà, dans les sarments, les grappes se font lourdes, et si denses qu’on a du mal à séparer les grains sans les écraser. Et les pommes s’effondrent mollement au pied des pommiers. « Les pommes des Américains », ces pommes que le régime Chamoun avait vendues à la VIe flotte. Les « Marines » les avaient trouvées à leur goût, tant et si bien qu’on en avait planté chaque centimètre de terre arable. À la récolte suivante, personne n’en voulait plus, ni les goldens acidulées ni les starkings à la peau rouge sang qui brillait au soleil. Au large, les bannières avaient remballé leurs étoiles. Dans les vergers, il ne restait plus qu’à arracher les plants déchus. Mais depuis, à chaque automne qui se pointe, l’air se parfume ironiquement de cidre et de tatin. C’est qu’il en reste encore des tonnes, de pommes, même si le chaland est rare. Nous avons beau avoir par ailleurs toutes sortes d’agrumes, et des bananes et des anones et des amandes, et des « cactus pears » déformées en « soubbeir », fruit épineux et suave, des pastèques, des melons et aussi des cerises, des poires, des nèfles, des dattes, des pêches, des figues érotiques, des abricots fessus, et tout ce que le soleil et une terre munificente peuvent offrir comme scoubidous juteux à un peuple de plus en plus urbain, la pomme demeure le fruit emblématique du Liban, au même titre que le cèdre en est l’arbre.
J’ai une tendresse particulière pour les pommes. Dans mon enfance, elles étaient habitées. C’était un mystère, ce ver. On dit qu’il y était avant tout. Qu’il logeait déjà dans la fleur avant qu’elle ne devienne fruit. Ce trou sur la peau, c’était la porte de sa galerie secrète. Souvent, surmontant mon dégoût, il m’arrivait d’observer la bête, son évolution voluptueuse dans la chair acidulée, et comment elle se lovait dans l’écorce de la graine. Besoin de rien. Je songeais qu’il lui faudrait des mois pour épuiser son garde-manger avant que la pomme se ratatine, vide de substance, tourne au marron orangé et exhale son parfum de cidre dans un coin de la cuisine désertée pour l’hiver. De là il irait, chrysalide, phalène éphémère, découvrir un monde bref hors de la nuit du fruit.
Dans les pommiers dépouillés, d’autres couvées attendraient les premiers rayons. Des pommes timides reviendraient alors, une joue dans les feuillages et l’autre offerte au soleil. On accueillerait le peuple coloré des saisonniers. Les femmes, en bottes et fichus, auraient de longues jupes bariolées, des yeux très noirs et des chansons très tristes. Elles sentiraient la sueur et la paille et la feuille de laurier. Elles rempliraient, en tournant doucement les pommes pour les détacher sans casser les branches, des cageots en planches de sapin clouées de traviole qu’on chargerait à dos d’ânes le long des espaliers effondrés, inaccessibles aux voitures.
Les enfants attiseraient les braises au bord des trous où couveraient les pommes de terre du pique-nique.
Non contents d’être déjà dans un rêve – mais ce sont choses qu’on ne comprend que plus tard –, ils rêveraient de poursuites effrénées au dos de leurs cavales de pierre, et puis descendraient des rochers pour explorer cette planète inconnue des hommes sauf au temps des récoltes.
Fruit défendu, arbre du bien et du mal, inoffensif pommier. Si j’en retiens une connaissance, elle est de doigts sucrés, de terre et de soleil. Et ce dernier sursaut des vacances, long comme un éternel été.
Fifi ABOUDIB
C’est drôle comment ça s’emballe, l’été, dès la mi-août. Un petit mois encore, tout de même, et déjà on sent que c’est fini. Déjà, dans les sarments, les grappes se font lourdes, et si denses qu’on a du mal à séparer les grains sans les écraser. Et les pommes s’effondrent mollement au pied des pommiers. « Les pommes des Américains », ces pommes que le régime Chamoun avait vendues à la VIe flotte. Les « Marines » les avaient trouvées à leur goût, tant et si bien qu’on en avait planté chaque centimètre de terre arable. À la récolte suivante, personne n’en voulait plus, ni les goldens acidulées ni les starkings à la peau rouge sang qui brillait au soleil. Au large, les bannières avaient remballé leurs étoiles. Dans les vergers, il ne restait plus qu’à arracher les plants déchus. Mais...