Autour d’un buffet où des affamés resquillent l’air de rien, un accent américain se révolte quand on le pousse à faire de même : « Le monde est civilisé, mon ami. C’est une pulsion que mon corps et mon âme refuseraient de suivre. » Et l’ami libanais : « But this is Lebanon.» Constat désabusé de qui admet, finalement, que le Libanais est encore loin de la civilisation, rien qu’à des signes comme celui-ci : se donner en spectacle en resquillant au méchoui. Et pourtant, il en veut, de la civilisation, mon frère libanais. De n’importe quelle civilisation qui lui ferait l’honneur de venir voir chez lui comme il fait bon y être, histoire de se convaincre lui-même qu’on n’y est pas si mal.
« Garde la tête haute!» C’est le slogan d’une marque de bière locale qui montrait un groupe de jeunes scrutant le ciel au début de l’été. Comme l’image était muette et qu’on n’avait pas encore distribué les boissons, on pouvait se demander quelle manifestation surnaturelle attendaient tous ces ados, le nez en l’air. La réponse vint sous la forme du flot de bière qui manquait au tableau. Garde la tête haute pour bien descendre ton breuvage, fièrement fabriqué au Liban. Où va se loger la fierté, parfois, quand on a le sentiment tenace de tout faire de travers. La vérité, c’est qu’au fond nous ne sommes pas fiers de nous-mêmes, pas fiers de ceux qui nous gouvernent – si tant est qu’ils nous ressemblent – pas fiers de notre image de démerdards pas très nets, pas fiers de notre environnement qui va à vau-l’eau, pas fiers de notre inaptitude congénitale à respecter un règlement. Nous ne sommes fiers de rien.
De la guerre, nous avons hérité des névroses qui nous poussent en masse vers la porte de sortie. Une chose est sûre : nous sommes par nature des produits d’exportation. Fabriqués (fièrement) ici pour être mieux ailleurs. Ailleurs, nous sommes disciplinés, réglos, premiers de classe, fiables, honnêtes, travailleurs, ambitieux, intelligents, créatifs, d’une adaptabilité légendaire, doués pour le relationnel, pour convaincre, diriger, motiver, que sais-je? En plus, c’est souvent vrai. Mais ailleurs, ce n’est jamais qu’ailleurs. On y pense à chez soi. On dit : « Chez moi » et on soupire. Et l’on revient au pays pour les vacances, et au soleil on dit encore : « Chez moi là-bas.» Y a-t-il un mythe fondateur pour expliquer cette malédiction étrange ? L’histoire d’une déesse qui aurait banni sa descendance, l’aurait privée d’identité et d’attaches pour exaspérer quelque compagnon divin dont elle se serait lassée ?
Ceux qui reviennent ont eu du mal à creuser leur trou. Ils se sont assimilés au prix de mille efforts, ont adopté des mœurs et des habitudes qui leur étaient étrangers. Tant et si bien qu’à Rome, ils ont fait mieux que les Romains. Toute cette énergie mobilisée au prix de tant de sacrifices, ils ne supportent pas qu’elle soit vaine au pays qui est le leur. À leur retour, ils sont des ayatollahs de l’écologie que la simple vue d’un sac en plastique révulse. Ils reforment nos rangs, refont notre éducation, nous infantilisent, nous traitent avec condescendance et compassion, nous donnent du « vous », profitant de chaque individu pour prêcher à tout un peuple dont ils se désolidarisent prudemment.
Mais c’est qu’il connaît bien ses défaillances, ce peuple. La preuve : il ne demande qu’à posséder un autre passeport pour gagner sa place dans le monde « civilisé ». C’est sûr qu’avec une nationalité différente on est mieux vu des services consulaires, même si, dans la réalité, ça ne change pas vraiment son homme. Mais voilà, nous avons des complexes. À l’heure des valises, nous plierons soigneusement ce tee-shirt jamais porté sur lequel est inscrit « Proud to be Lebanese ». Quand nous serons pris de la nostalgie barbare qui appelle aux sources, nous le mettrons pour dormir.
Fifi ABOUDIB


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