Rechercher
Rechercher

Actualités

IMPRESSION Pianiste

Boris Vian avait imaginé un « piano-cocktail ». On versait les liqueurs au fur et à mesure dans un compartiment de l’instrument, et la musique imprimait son caractère au breuvage. Si le jazz était trop chaud, le lait de poule présentait de fâcheux morceaux d’omelette. C’est dire le mystère qui régit le rapport de la musique avec l’alcool.
Dans le velours des bars, le pianiste est un cheminot à la tête d’un transport en commun d’une espèce insolite. Ses passagers sont déjà, au départ, un peu partis. Juste un peu, dans l’ambre du whisky ou le grenat moiré du bordeaux, dans la clarté cristalline de la vodka ou du gin, ou bien dans quelque bulle. Ils ont le regard dans un rêve et, de ses doigts qui courent sur les rails noirs et blancs, c’est lui qui forme visages et paysages. Il roule les souvenirs dans des volutes sonores. Il les déchire dans les fêlures de sa voix. Il est myope par timidité, et derrière ses carreaux, il observe le temps qu’il fait dans la salle en regardant passer les anges.
Du temps qu’il faisait ses gammes et déchiffrait sur un Teppaz des accords à tomber les filles, c’était encore de la coquetterie. Quand il fredonnait ses premières chansons d’amour et de gloire, quand il était un artiste, un acteur de cinéma, un héros de la cause autour des cafés de la nuit, c’était encore des illusions. Du temps qu’il y croyait, il y avait dans ses airs comme une braise et c’était la foi. C’est pour ses potes qu’il faisait le pianiste. Pour les faire vibrer des émotions qui zèbrent une solitude entre les dièses. Une manière de parler quand on fait partie de ceux que les mots étranglent. On joue aussi pour être aimé. On peaufine son répertoire, on l’essaye sur les proches, on sait exactement l’endroit où ils vont reprendre, se souvenir, la note qui fera briller les yeux, perler une larme, déployer un sourire. La musique, on se l’arrache par lambeaux, et puis elle cicatrise, devient une douleur lisse, exquise, amortie, prête à passer la rampe, à ramper dans leur peau.
« Ne tirez pas sur le pianiste. » Il y a toujours un pianiste dans un western. Il y a toujours un western autour d’un pianiste. L’un est nécessaire à l’autre. Le pianiste est nu, toujours, et désarmé. Dans l’arène des insomniaques et des noctambules affolés qu’il a la charge de contenir, il est seul sur son tabouret. Seul à la manœuvre, cible idéale, point de fuite des beurrés, point de mire des las, ligne d’horizon de ceux qui refusent d’abdiquer. Que la salle se lasse, il est en grand danger. Son métier, c’est charmeur de serpents, hypnotiseur de chimères, exhausteur d’ivresse. Si le vin tourne à l’aigre, c’est qu’il a manqué de vigilance, pris trop de tunnels, interrompu quelque chose au mauvais moment. Pianiste de bar pendant qu’ils mangent, qu’ils boivent et fument, pendant qu’ils ressassent leurs amertumes et qu’on a sous les doigts une nostalgie à conduire à laquelle on ne croit presque plus… Pianiste de bar, c’est là où l’on tombe quand on a oublié de vieillir, le nez dans les partitions d’un temps qu’on croit réchauffer jusqu’à la nausée.
Mais qu’ils chantent à leur tour, et que surnagent les gaîtés enfouies, que survienne parfois l’oubli, et c’est le bonheur. Alors il les porte, alors il les mène là où veille pour eux quelque bonne raison de vivre, alors il avance un nuage, qu’ils repartent sur la ouate où il les a déposés. Et lui, raidi par les postures que prend dans son corps la musique pour mieux le traverser, se lève discrètement et rabat son couvercle comme on ferme boutique. La nuit a été bonne. Pour s’endormir, il se rejouera leurs sourires. Drôle de métier.

Fifi ABOUDIB
Boris Vian avait imaginé un « piano-cocktail ». On versait les liqueurs au fur et à mesure dans un compartiment de l’instrument, et la musique imprimait son caractère au breuvage. Si le jazz était trop chaud, le lait de poule présentait de fâcheux morceaux d’omelette. C’est dire le mystère qui régit le rapport de la musique avec l’alcool.Dans le velours des bars, le pianiste est un cheminot à la tête d’un transport en commun d’une espèce insolite. Ses passagers sont déjà, au départ, un peu partis. Juste un peu, dans l’ambre du whisky ou le grenat moiré du bordeaux, dans la clarté cristalline de la vodka ou du gin, ou bien dans quelque bulle. Ils ont le regard dans un rêve et, de ses doigts qui courent sur les rails noirs et blancs, c’est lui qui forme visages et paysages. Il roule les souvenirs dans des...