Plus que l’adoption en soi de la « feuille de route », dont le but est un règlement permanent du conflit qui « mettra fin à l’occupation » des territoires palestiniens, le fait le plus marquant est que cette décision a été prise par le gouvernement le plus à droite de toute l’histoire d’Israël, dirigé par un Premier ministre ayant à l’étranger la réputation d’être un extrémiste. « En faisant cela, la droite a adopté ce qui est depuis des décennies la position de base de la gauche, résumait Sima Kadmon dans le quotidien Yediot Aharonot. C’est un petit pas pour Israël, mais un pas de géant pour Ariel Sharon. »
Cette situation paradoxale soulève de nouveau une question qui agite politiciens et experts depuis l’arrivée au pouvoir de M. Sharon, en mars 2001 : le porte-drapeau de la droite ultranationaliste, le champion de la colonisation, le va-t-en-guerre responsable de l’invasion du Liban peut-il être l’homme qui parviendra à un compromis historique et à la paix avec les Palestiniens ? « La question qui est posée depuis des mois n’est pas de savoir si Sharon peut le faire, écrit M. Kadmon, l’éditorialiste du Yediot. La question est de savoir s’il veut le faire .»
Pour Uri Avnery, fondateur du mouvement israélien d’extrême gauche Gush Shalom (le Bloc de la paix) et détracteur de longue date de M. Sharon, une telle hypothèse est totalement exclue, malgré la décision historique prise dimanche. « Il n’est absolument pas prêt à cela. Il n’est pas prêt à évacuer les colonies », dit-il. Il estime que M. Sharon a poussé son gouvernement à adopter la « feuille de route » pour des raisons purement tactiques, « parce qu’il ne peut pas dire non à (George W.) Bush », le président des États-Unis, mais qu’il s’efforcera maintenant de « la saboter ».
M. Sharon a lui-même admis qu’il avait accepté ce plan de paix malgré lui, en déclarant dimanche, lors de la réunion de son cabinet : « Moi non plus je n’apprécie pas la “feuille de route”, mais c’est un moindre mal. » Mais il a aussi affirmé avec aplomb, reprenant là un argument de la gauche, qu’il n’était « ni justifié ni juste de continuer à diriger plus de 3,5 millions de Palestiniens ».
En fait, M. Sharon a pris l’habitude de souffler le chaud et le froid, de faire un jour des déclarations amenant à penser qu’il est prêt à « des concessions douloureuses » pour parvenir à la paix avant de dire le contraire peu après. En avril, il avait ainsi, pour la première fois, affirmé sans équivoque que des colonies devraient être démantelées dans le cadre d’un accord de paix, nommant même certaines d’entre elles. Mais un mois plus tard, il affirmait que c’était hors de question et qu’il avait été mal compris.
Pour ses détracteurs, ce double langage empêche de croire à sa sincérité.
Eitan Bentsur, qui fut directeur général du ministère des Affaires étrangères de 1996 à 2000, notamment durant la période où M. Sharon était chef de la diplomatie, s’insurge à propos de ces accusations de duplicité. L’adoption de la « feuille de route », dit-il, « répond à une décision stratégique de la part de M. Sharon, qui a réalisé qu’il fallait opérer des changements dans la mesure où les circonstances changent ». « Il reconnaît pleinement et réalise que nous devons nous adapter à la nouvelle situation », dit-il, affirmant n’avoir « aucun doute » que M. Sharon n’hésitera pas à démanteler des colonies lorsqu’il le faudra. À ceux qui doutent de ses intentions, il répond qu’il n’y a qu’à le tester en le prenant au mot. « Que les Palestiniens cessent le terrorisme et entament des négociations », lance-t-il.
Mais à supposer que M. Sharon soit vraiment décidé à accepter la création d’un État palestinien, encore faut-il savoir de quel État il s’agira.
La « feuille de route » parle d’un État « viable », mais M. Sharon n’a jamais envisagé que cet État puisse occuper en Cisjordanie plus des 42 % correspondant aux zones autonomes définies par les accords d’Oslo, aujourd’hui réoccupées par l’armée israélienne. Pour beaucoup, il ne pourra donc s’agir que d’un État croupion.
Reste une autre théorie, avancée par une partie de la presse israélienne de lundi : M. Sharon a adopté la « feuille de route » parce qu’il est certain qu’elle échouera et que cela ne lui coûte donc rien.

