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Impression Le temps des genêts

Aux confins du Liban se trouvent des lieux qui existent à peine, qui peinent à exister. Pour peu que l’été les éclaire, les décèle, les désembue, porte sur leur chemin les marcheurs marchant à leur perte, alors ils quittent l’immobilité de l’instant qu’ils habitent, entrent dans le temps, le temps d’une promenade.
Fneideq, au détour d’un chemin escarpé du Akkar. Comment faisaient les mules et les muletiers ? Ils n’en sont jamais revenus, et l’avènement de l’automobile est apparu trop tard pour les conduire ailleurs. Depuis deux siècles que leurs aïeux, soldats en poste de l’Empire ottoman, y ont trouvé la vie plaisante, les hommes de là-bas ont prospéré doucement. À l’abri de coutumes qui ont la vertu de figer le temps, on peut y voir passer des clones de l’émir Fakhreddine, mais qui ne sont pas des fantômes. Leurs couvre-chefs ne se vendent nulle part. Ils les bricolent eux-mêmes, ces drôles de demi-citrouilles où ils vont ensuite serrer leur dignité d’hommes et l’autorité de leur âge. Comme eux, les plus jeunes ont la moustache rasée et la barbe folle. Allez savoir à quels paris dangereux peut vous soustraire l’absence de moustache. Mieux vaut parfois l’empêcher d’apparaître que se la faire raser par un taquin dont la raison est la meilleure. Quant à la barbe, c’est du temps qui pousse, de l’âge qui passe, et à mesure que la maturité la délave, elle sert de gage pour jurer et fleurit comme une promesse. Dans l’unique ruelle de Fneideq qui serpente en amont, voltigent des enfants aux yeux rieurs. Ils irisent de couleurs et de mouvements joyeux la lourde masse des jours où la lumière décline au rythme où se creusent les rides et s’affolent les barbes. Ils savent ce qui ne les attend pas. Ils savent qu’ils ont le temps. C’est même leur unique bien, cet infini du temps que nul événement ne trouble, sinon le retour des genêts.
Car les genêts ramènent les promeneurs. Dès que jaunissent les premiers buissons et que l’air annonce en parfums doux-amers leur floraison délicate, dès que leurs petites gueules d’un or velouté appellent, en grappes, les papillons qui passent et le vol des bourdons, on sait qu’il viendra d’ailleurs une faune étrange que ces choses bouleversent comme si elle n’avait jamais rien vu. Des genêts. La grande affaire que ces genêts du pays où rien ne se passe. On en ferait du chemin, pour ces tiges de rien, pour capter autour du vase où elles iraient mourir le parfum d’un moment advenu. On s’étonnerait, à Fneideq, que l’on se donne tant de peine pour une gerbe éphémère. Un bouquet de genêts, éternel retour de la fleur dans un pays que seul gouverne encore le spectre d’un grand Turc depuis longtemps aboli. Mais comment se douter, dans ce pays de pas d’heure, que dans les traces creusées autour des buissons, les pas demeurent comme les voix dans un écho. Aux confins du Liban, il est des régions qui existent à peine mais que tout habite, jusqu’à ce peu de soi-même qu’on peut toujours y retrouver.
Fifi ABOUDIB
Aux confins du Liban se trouvent des lieux qui existent à peine, qui peinent à exister. Pour peu que l’été les éclaire, les décèle, les désembue, porte sur leur chemin les marcheurs marchant à leur perte, alors ils quittent l’immobilité de l’instant qu’ils habitent, entrent dans le temps, le temps d’une promenade.Fneideq, au détour d’un chemin escarpé du Akkar. Comment faisaient les mules et les muletiers ? Ils n’en sont jamais revenus, et l’avènement de l’automobile est apparu trop tard pour les conduire ailleurs. Depuis deux siècles que leurs aïeux, soldats en poste de l’Empire ottoman, y ont trouvé la vie plaisante, les hommes de là-bas ont prospéré doucement. À l’abri de coutumes qui ont la vertu de figer le temps, on peut y voir passer des clones de l’émir Fakhreddine, mais qui ne sont...