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Hémoglobine

L’attentat à la roquette, il y a quatre jours, contre la Future TV de Rafic Hariri n’a pas fait d’effusion de sang. Il a juste rendu un peu plus mauvais celui que le Premier ministre se fait depuis quelques mois. Fait se bousculer, dans sa tête habituée à tous les calculs, des questions – qu’il a gardées pour lui – et des affirmations qu’il a rendues, plus ou moins directement, publiques.
Est-ce que derrière l’attentat il y a les fondamentalistes sunnites ? Ceux qui, comme il se plaisait à le dire en rassurant certains de ses interlocuteurs, ont en ligne de mire les sunnites modérés d’abord – comme lui –, les chiites ensuite, les chrétiens enfin. Est-ce que Rafic Hariri est capable d’admettre, au vu et au su des autres, que des éléments de cette rue sunnite, qu’il a presque entièrement vampirisée au cours des dernières législatives, échappent à son bon prêche ? Est-ce qu’il est capable d’avaliser la thèse – comme d’habitude très, trop vite –, adoptée par Élias Murr ?
Par contre, Rafic Hariri a tout aussi vite privilégié le message politique qui lui a été adressé par le biais de ces deux roquettes de 107 mm. Le premier message à l’explosif. Est-ce que l’imperator pétri d’invulnérabilité est capable d’admettre que des forces quelconques – évidemment occultes – aient le culot de le menacer, qu’elles aient l’inconscience de penser qu’il est remplaçable, donc mortel, ou qu’un autre que lui peut sauver le Liban de son hémorragie économique ? Est-ce que le seigneur de Koraytem est à même d’accepter l’inacceptable : que l’on décide à sa place qu’il est temps pour lui d’aller voir dans l’opposition ce qui s’y passe ?
Le dernier Conseil des ministres à l’issue duquel Émile Lahoud a pratiquement marqué quatre tirs au but contre un pour le Premier ministre, s’est, lui aussi, terminé sans effusion de sang. Et Rafic Hariri peut continuer à se faire du mauvais sang. Est-ce que son duel direct avec le chef de l’État risque de se terminer, à chaque round, par un flagrant KO ? Peut-il se le permettre longtemps ? Est-ce qu’il finira bien par reprendre, plus ou moins volontairement, ce chemin de Damas qu’il n’a plus pratiqué depuis bien longtemps ? Damas, dont le tutorat sur le Liban – et c’est peut-être bien là son seul réconfort –, risque fort de commencer à battre de l’aile... Est-ce que son Abdel-Halim Khaddam arrivera à retourner la situation en sa faveur ? Est-ce qu’il sera forcé d’aller frapper presque en silence – c’est un comble – aux portes de Kornet Chehwane ? Est-ce que ses relations avec le président de la Chambre vont se réchauffer – lui qui avait répété à plusieurs reprises que le cabinet actuel, c’est « le gouvernement de Nabih Berry » ? Est-ce que Walid Joumblatt pourrait réviser son jugement à son propos, tombé comme un couperet il y a une semaine : « Rafic Hariri m’a perdu. » Est-ce que les Américains pourraient réviser le leur et commencer à entrevoir en lui l’homme de demain ? Eux qui trouvent que ses genoux « deviennent de plus en plus calleux », tellement il a accepté, sans broncher mais en boudant, tellement de camouflets ; eux qui ont décidé d’interdire de séjour sur le sol US son Fouad Siniora, alors que les cas de Issam Farès et de Georges Frem ont été réglés ?
Il y a quelque chose qui ronge les sangs du n° 3 de l’État. Peut-être cette rumeur de plus en plus audible, dans la rue, dans les salons, c’est ignoble, une rumeur, c’est insidieux, c’est cruel, surtout quand les egos sont hypertrophiés : oui, un nouveau gouvernement pourrait voir le jour, mais cette fois, sans lui. Est-ce que l’on va lui préférer Négib Mikati, Omar Karamé, Rachid Solh, Tammam Salam ? Misbah Ahdab ? Ou alors, bien pire pour lui, Adnane Kassar, le seul aujourd’hui à avoir les reins aussi solides que lui ? Est-ce qu’il réussira, aux législatives de 2005, à réaliser un nouveau raz-de-marée ?
Rafic Hariri a besoin – et bien d’autres avec lui, à commencer par son partenaire imposé, Émile Lahoud – d’une sacrée remise en question, d’un Elbe à lui, pour se transformer, devenir, peut-être, ce qu’il a toujours pensé être : une manne pour son pays, une chance pour le monde arabe. Sauf que pour cela il faut du temps, beaucoup de temps.
Cela tombe bien : le Liban a besoin, urgemment, de sang neuf. Baabda, le Sérail, Aïn el-Tiné, la Chambre, les partis, les ministères, les administrations, la vie politique et, surtout, les relations libano-syriennes ont besoin de sang neuf. Et ce n’est pas en multipliant des Conseils à Trente, à la suite desquels les pertes et autres profits sont minutieusement répertoriés par des sbires de Damas, que cette transfusion pourrait se faire.
Ziyad MAKHOUL
L’attentat à la roquette, il y a quatre jours, contre la Future TV de Rafic Hariri n’a pas fait d’effusion de sang. Il a juste rendu un peu plus mauvais celui que le Premier ministre se fait depuis quelques mois. Fait se bousculer, dans sa tête habituée à tous les calculs, des questions – qu’il a gardées pour lui – et des affirmations qu’il a rendues, plus ou moins directement, publiques.Est-ce que derrière l’attentat il y a les fondamentalistes sunnites ? Ceux qui, comme il se plaisait à le dire en rassurant certains de ses interlocuteurs, ont en ligne de mire les sunnites modérés d’abord – comme lui –, les chiites ensuite, les chrétiens enfin. Est-ce que Rafic Hariri est capable d’admettre, au vu et au su des autres, que des éléments de cette rue sunnite, qu’il a presque entièrement vampirisée au...