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IMPRESSION Kantari Corner

Tout avait commencé par des étiquettes sur les ordinateurs. Celui dont j’avais l’usage s’est un jour appelé « fumeur, 10e». Et c’était comme si je lui avais soudain passé mon vice. Me voilà donc à ce dixième étage avec cet ordinateur qui fume. Une verrière me sépare de la partie saine de l’équipe, celle dont les machines carburent au thé vert et à l’eau, malheureux fumeurs passifs pour qui ce déménagement est enfin l’occasion de se refaire une santé avec vue sur la mer. Moi, j’ai vue sur la « Murr », la tour. Excroissance absurde et démesurée parmi les vieilles maisons aux toits de tuiles de ce quartier si beyrouthin et donc si meurtri, qui renoue timidement avec sa tradition d’élégance. Quelques centaines de mètres entre la nouvelle adresse du journal et la précédente. Quelques minutes à pied, mais près de quarante ans au cœur, et déjà on essaie de se rappeler comment c’était avant. Nos premiers pas sur le vinyle bleu du sol sont légers comme des pas lunaires. On change d’adresse, et ça rend un peu maladroit. On tâte, on découvre, on essaie des jambes, des épaules et des coudes cet espace tout neuf qui craque un peu aux entournures comme une manche amidonnée de frais. Tout à coup, là où l’on s’était fait à la promiscuité chaleureuse des salles de rédaction bruissant d’appels intimes, de confidences publiques, de discussions animées, de débats parfois houleux et fleurant encore le café des veilleurs mal réveillés et les sandwiches sur le pouce des rédacteurs de midi, tout à coup on a des réflexes d’individus. Çà et là, de vieilles affiches, des doudous, des objets incongrus, sans doute ce que chacun aurait emporté sur une île déserte et qu’on croyait définitivement naufragé par le déménagement, réémergent. Besoin de marquer ce territoire encore vierge, de le domestiquer et, oui, de se l’approprier. Nous ne le savions pas vraiment: on écrit aussi avec ses murs. On écrit avec une lumière particulière, un horizon, un paysage particuliers, un environnement sonore qui rythme les phrases à notre insu. Bientôt nous nous ferons à l’appel de la mer, Nord-Ouest, à la respiration nostalgique de Wadi Abou Jamil, à l’Est, ses ruelles dallées, raccourci vol d’oiseau vers le centre-ville qu’on ne savait pas si proche, avec le bosquet secret attenant à la ruine de l’hôpital Saint-Élie. Bientôt la tour Murr au Sud imprimera à nos pages une écriture que l’on pressent verticale sans pouvoir encore définir ce que cela signifie, et le Légo asynchrone de la guerre et de la reconstruction qui rythme Hamra, à l’Ouest, de noires et de blanches, jouera sa partition sur nos claviers. Rue Kantari, au coin de la rue, au « Corner », le quotidien vient de changer pour « le quotidien qui change votre quotidien ». À la charnière des grands bouleversements urbanistiques de Beyrouth, nous avons le sentiment de nous installer au seuil d’une ère nouvelle. Puisse le bleu du sol et celui de l’horizon tout neuf éclabousser nos manchettes et vous porter bonheur. Pour le reste, l’habitude nous refera une nature. Fifi ABOUDIB
Tout avait commencé par des étiquettes sur les ordinateurs. Celui dont j’avais l’usage s’est un jour appelé « fumeur, 10e». Et c’était comme si je lui avais soudain passé mon vice. Me voilà donc à ce dixième étage avec cet ordinateur qui fume. Une verrière me sépare de la partie saine de l’équipe, celle dont les machines carburent au thé vert et à l’eau, malheureux fumeurs passifs pour qui ce déménagement est enfin l’occasion de se refaire une santé avec vue sur la mer. Moi, j’ai vue sur la « Murr », la tour. Excroissance absurde et démesurée parmi les vieilles maisons aux toits de tuiles de ce quartier si beyrouthin et donc si meurtri, qui renoue timidement avec sa tradition d’élégance. Quelques centaines de mètres entre la nouvelle adresse du journal et la précédente. Quelques minutes à...